Le Familier

Story by Bahehe on SoFurry

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== Lecteurs Francophones ==

Bonjour, cher lecteur !

Dans ce texte, vous découvrirez Julie, une jeune femme dotée d’encombrants pouvoirs extrasensoriels, qui décide de les mettre au service d’une agence gouvernementale.

Côtoyer certains collègues “spéciaux” ne sera pas facile… mais d’autres promettent des expériences nouvelles et excitantes.

C’est juste un bout d’histoire, qui esquisse un univers et des personnages, offre quelques scènes d’intense domination féminine sur un mâle anthropomorphe, et se termine de façon très ouverte : un petit exercice de “dérouillage d’écriture” sans grande prétention.

J’espère que vous passerez un bon moment à me lire. <3


== English Readers ==

Sorry about the French text, I hope you will not feel too excluded.

I’ve been struggling with a huge project (I’m not sure when, nor even /if/, I’ll manage to finish it), and it has been exhausting.

I’m also feeling kind of stuck, as the scale of what I typically create here is hard to keep up while I fear it intimidates most readers away.

Finally, some political events in my country have been highly stressful, lately. (I'd rather not talk much about this.)

So, I needed to blow out a bit of steam with something different, and went for a low-preparation text, where I toyed with a few images. And with the characters’ language styles/registers: one thing I have a lot of fun with in French, but that is above my writing level in English (I will thus be unable to translate this).

It’s just a silly little story, you are not missing anything grand… (And the big project evoked above will be in English.)


L'entretien d'embauche

Il fait frais. Mon dos est encore vaguement poisseux de sueur après avoir marché une heure sous le cagnard de cet été de chien —un enfer, et j'ai pas les sous pour le bus—, mais ici on est bien. Ce serait vachement agréable si ça ne me rappelait pas qu'on est sous terre : j'ai l'impression d'être dans un putain de tombeau !

Je suis en train de froisser ma jolie jupe en la triturant entre mes doigts… bien la peine de te faire belle, linotte, calme-toi ! Je me redresse et respire un bon coup. On ne panique pas : j'ai toujours un mal de chien à distinguer mes vrais flashes de mes simples moments de pétoche. Y'a rien de sinistre ici, c'est rien qu'un bâtiment administratif —moche et austère—, avec ses fonctionnaires.

Le gars finit de vérifier son papelard, d'ailleurs, et il lève enfin le regard vers moi : “Julie Florel ?"

Allez, on ne se démonte pas, on bouffe pas ses mots, et on décroche ce taf ! “Oui, monsieur."

Il fait un vague geste vers une chaise. “Venez, asseyez-vous."

J'avance en faisant de mon mieux pour cacher ma nervosité, mais j'ai peur que mon mieux ne soit pas terrible aujourd'hui. Quand j'essaye de tirer la chaise, je découvre qu'elle est fixée au sol. Et là, je réalise : chaise en métal, bureau en métal —vissé au sol aussi—, une grande pièce vide avec des miroirs sur un mur et trop de rails de néons au plafond, la lourde porte par laquelle je suis entrée… Je suis dans une salle d'interrogatoire ! Comme dans les films !

Paye ta flippe ! déjà que j'étais au bord de la claustrophobie, mais en plus les mecs bizarres du gouvernement me font l'entretien d'embauche là-dedans ? Je me raisonne : on ne m'a pas forcé à venir, mes proches sont au courant. S'ils voulaient m'enlever, il y avait plus discret. N'empêche que je suis recroquevillée sur ma chaise glacée, jambes serrées et doigts agrippés aux genoux, et que je n'en mène pas large.

Le gars m'observe. Il n'a pas l'air menaçant ; ni rassurant, d'ailleurs. Il n'a pas l'air de se réjouir de ma peur ; ni d'en être dérangé. Et puis il n'a pas l'air d'un agent secret qui fait disparaitre les filles : la quarantaine demi-chauve, pas vraiment gros, mais bedonnant sur les bords, moustache impec, quelconque. Consciencieux, mais qui fait ce qu'il fait depuis assez longtemps pour ne même plus cacher son ennui. Le pisse-papier étalon, genre froid et tatillon, je parie. Mais, en vrai, pas effrayant. “Donc, vous avez des prédispositions extrasensorielles."

“Je… c'est ce que le psychologue m'a dit, monsieur."

“Et vous seriez intéressée pas un poste dans le programme de gestion des menaces surnaturelles. Département détection."

“Oui monsieur."

“Aucun problème passé avec la loi ?"

“Non, monsieur. Jamais."

Il écrit sur un papier, et à partir de là il cesse de me regarder. “Aucun antécédent de troubles mentaux dans la famille ?"

“Euh… pas à ma connaissance, monsieur ?"

Il coche des cases. “Avez-vous des relations, de quelque sorte que ce soit, avec des ressortissants étrangers ?"

“Je n'ai même pas de relations avec des 'ressortissants' de la région d'à côté, monsieur." Je lui offre un sourire.

Il lève le nez de ses fiches, le temps d'un regard dubitatif.

Ah, on oublie l'humour, donc. “N-non, monsieur."

“Quelles sont vos motivations ?"

Bah, la tune, Ducon ! Tu te doutes bien que je ne viendrais pas chercher ta chaleureuse compagnie, au fond de ta morgue souterraine, si c'était pas aussi bien payé ! “Euh… Le psychologue m'a conseillé d'être suivie pour que mon… talent n'évolue pas de façon incontrôlée. Et je m'étais dis que travailler avec vous me permettrait de le gérer au mieux, tout en offrant mes capacités à mon pays. Je… pense que c'est une bonne cause… ce que vous faites."

Il passe un moment à écrire. Une pleine page, gribouillée serré ! “Bon, et bien, voyons ce que vous savez faire." Il ouvre un tiroir, et en sort un carton dont il étale le contenu sur le bureau : une chaussure d'homme, un boulon, un dé à coudre, un caillou, une carte à jouer usée —le trois de carreaux—, et une boite de sardines. “Bien. Le test est très simple : il y a quelque part ici un élément particulier. Atypique. Vous devez le trouver. Prenez tout le temps qui vous sera nécessaire, mais sachez que vous n'avez le droit qu'à une seule réponse et que l'erreur serait éliminatoire."

“Qu'entendez-vous par 'particulier' ?"

“Je ne dois pas vous donner d'indices. Mais si vous possédez les aptitudes que votre psychologue pense avoir détectées, cela devrait être évident pour vous."

Allez, il fallait bien que ça arrive. J'observe les objets et rien ne me vient. Je comprends et contrôle mal mes capacités ; en particulier, je ne sais pas comment les déclencher… Et-ce que je vais réussir à le faire sur demande, maintenant que j'en ai besoin ?

Je saisis la boite de sardines, au pif, et la fais tourner dans ma main. Au fait, il a dit “un élément ici", c'est super vague comme description : je me demande si les objets ne sont pas un piège, si je dois me restreindre à eux. Elle est froide, la boite. Un tas de poissons froids et morts, serrés dans leur cercueil en métal… encore ce drôle de pressentiment. Ce coup-ci je retiens mon réflexe de lutter contre. MORT. FROID. Ça me saisit brutalement et je relâche l'objet en urgence.

La sensation horrible d'avoir touché un cadavre sans m'y attendre persiste. Mon souffle est court et j'ai la nausée… qu'est ce qu'ils m'ont montré, les salauds !? Mes mains sont toutes blanches, j'imagine même pas mon visage…

Je cherche de l'aide dans le regard gris du gus. Il est toujours aussi impassible et inerte : bordel ! cet homme est mort à l'intérieur ! Oh non ! J'ai trouvé ! Il est vraiment mort ! Je parle à un cadavre depuis le début ! Ce n'est plus un être humain, je le ressens clairement à présent !

“V-vous…" J'essaye de reculer, mais ma chaise s'y refuse. Je m'échappe, pataude, sur le côté pour courir vers la porte. À chaque seconde, je m'attends à ce qu'il me rattrape, qu'il me tire par-derrière avec des mains glacées.

La porte est verrouillée.

Je me retourne, prête à lutter pour ma vie : il n'a pas bougé et finit simplement, calmement, de cocher une nouvelle case de son rapport. Puis il presse un bouton sur son bureau et parle à l'interphone. “Vous pouvez rouvrir la porte."

Je viens de réussir mon entretien.

Je déteste mon nouveau travail

Pfff, j'en ai marre de la lumière blafarde des néons —mon royaume pour une fenêtre avec vue sur… n'importe quoi : même un parking, je prends. J'en ai ras la casquette, du bruit des machines à écrire. Et j'en ai vraiment plein le cul de tripoter des trucs et des bidules devant des cartes blanches, sans jamais rien détecter ! Merde !

Est-ce que mes pouvoirs sont si nuls ? Ou bien ils ne me filent que des cas où il n'y a rien à trouver ? La seule chose qui me fait garder un peu d'espoir, c'est qu'on ne m'a pas encore viré et que Blackwell continue à me féliciter régulièrement pour mon travail.

Jacques Blackwell, c'est mon chef de service mort-vivant. Celui-là même qui m'avait fait tomber dans les pommes le jour de mon embauche : vous ne le croirez pas —perso, j'ai encore du mal à m'en convaincre—, mais on s'habitue. Alors, oui, à chaque fois de j'ouvre mes chakras quand il est trop proche, c'est la nuit des morts-vivants dans mes tripes et j'ai les guiboles qui s'effondrent, mais du coup j'ai appris à fermer les vannes.

Et sans sixième sens, bah… si Blackwell est froid, carré et boulot-boulot, c'est pas le pire des patrons. Son côté pointilleux va dans les deux sens : il va te souffler dans les bronches si t'es une minute en retard le matin, mais ne te demandera jamais de rester une minute de plus le soir. Si tu t'appliques et que tu fais ce qu'il dit, tu peux être sûr qu'il va prendre sur lui tout problème avec les éventuels gradés plus chiants —et il y en a des sévères. Même, à la pause, il te fait gentiment la causette… et tu as l'impression de discuter avec un extraterrestre qui suivrait un manuel secret de la “procédure de socialisation standard avec les subordonnés", sans âme et sans comprendre, mais il n'a jamais un mot déplacé et il possède une excellente écoute. Et tu sens un réel effort pour bien faire !

Je ne pourrais pas vraiment dire qu'il est sympa : si je devais le décrire en un mot, ce serait “neutre". Si Blackwell était une boisson, il serait un verre d'eau tiède. N'empêche : des petits chefs teigneux, vicelards et sadiques, je m'en suis assez coltiné pour sincèrement l'apprécier, le verre d'eau tiède.

Le boulot, par contre, c'est moins chouette : huit heures par jour, je suis assise à mon bureau, dans une longue pièce sans fenêtres que je partage avec une douzaine de secrétaires. Et j'ouvre des boites. Genre boites à chaussures. Dans chacune, il y a un objet aléatoire, comme lors de mon test : ils appellent ça une “attache", c'est ce qui doit me servir de lien avec le lieu que je dois analyser. Il y a aussi une carte du lieu, sauf qu'elle est complètement blanche à part un quadrillage numéroté et, parfois, des annotations au stylo rouge d'où je dois “regarder" en priorité : l'idée, c'est de ne pas m'influencer avec le moindre indice. Ça doit être mon pouvoir qui parle, pas ma cervelle. Et enfin, il y a un formulaire à remplir avec soin, pour dire ce que j'ai détecté. C'est à dire, en général, rien. Mais je dois quand même le remplir dans les formes, à chaque fois, en recopiant les numéros de carte et celui de mon badge, en cochant toutes les cases “rien", en tamponnant les dates et heures, et en signant chaque feuillet… Ce truc me sort par les yeux, vous n'avez pas idée.

Et ça fait un peu plus de six mois. Au début, j'ai perçu deux ou trois trucs. Souvent des sensations plutôt effrayantes et dérangeantes, heureusement assez vagues… Après les premières, pendant un temps, j'avais la boule au ventre et je retenais mon souffle à chaque fois que je touchais une nouvelle attache. Et puis, plus rien. Blackwell m'a expliqué que c'était normal que les “cas positifs" soient rares, et que si j'en avais eu plus au début, c'est parce qu'on m'en avait mis exprès pour “calibrer mon biais et ma précision".

Du coup, je n'ai plus la boule au ventre, mais je m'ennuie sec. Et puis, je doute : déjà que je n'ai jamais appris à complètement maitriser mes capacités, ça n'aide pas qu'en plus je me demande régulièrement si elles n'ont pas disparu ! Et si je ne suis pas une impostrice, qui va se faire lourder et redevenir pauvre la prochaine fois qu'on me “calibrera" sans prévenir…

En plus, je suis la seule extralucide du groupe. Toutes les autres filles avec moi sont dans l'administratif, la logistique ou je ne sais quoi : on ne parle pas des masses. Elles sont toutes plus âgées que moi, elles sont toutes plus éduquées et pleines de savoir-faire techniques qui me dépassent… et pourtant, elles sont toutes nettement moins bien payées que moi. Tu la sens, là, l'odeur de l'ambiance ? Je sais que le jour où on me virera, elles seront toutes ravies !

Blackwell arrive peu avant que la sonnerie ne retentisse. Toujours plus précis qu'une horloge. “Midi moins cinq, mesdames : finissez ce que vous avec commencé." Quand je vous disais qu'il prenait soin qu'aucune de nous ne bosse une minute de trop !

Ça fait du bien de le voir ! Mais je me retiens de me détendre tout de suite : il ne laisserait pas passer. Je finis donc mon rapport pile-poil quand ça sonne. Aaahh, ouf ! Je peux enfin m'étirer, pendant que je laisse les autres partir devant pour ne pas me mêler au groupe.

“Ne restez pas à votre bureau, Florel, vous êtes en pause. Vous pourrez ranger vos boites à 13 h 30."

“Compris, monsieur. Je m'étirais juste : pas de travail en dehors des horaires, ne vous inquiétez pas !" Je me mets en route vers le réfectoire.

“Bien. Rappelez-vous que vous disposez d'un droit d'accès aux équipements sportifs du secteur, si vous le désirez."

“Je sais, monsieur, mais si je veux manger tranquillement et prendre une douche après, la pause est un peu courte : avec le département chasse là-bas, il y a trop de queue pour les sanitaires."

“Ah ? Merci pour votre observation : je transmettrais un mémo afin qu'une solution vous soit rapidement proposée."

“Je vous remercie, monsieur, mais je ne sais pas si je ferais du sport de toute façon."

“Quel que soit votre choix, il est anormal que vous n'en ayez pas la possibilité. Ce droit est dans vos statuts."

Ayant effectué son quota d'interaction du moment, Blackwell cesse de m'accompagner vers le réfectoire. Les morts-vivants ne mangent pas, apparemment. En tout cas pas avec nous autres : je n'ai pas de détails, et je n'en veux surtout pas.

Sans y penser, et sans l'avoir prémédité, je le rappelle. Une pulsion, qui me surprend moi-même. “Monsieur, je peux vous poser une question ?"

Il se retourne. “Je vous écoute ?"

“C'est à propos du département chasse. Je… euh… mes capacités, je crois, leur seraient également utiles… Et ils proposent de contrats jusqu'à trois échelons supérieurs…" En cours de route, je réalise que je suis en train d'expliquer à mon chef que j'envisagerais bien de le larguer pour le département concurrent, plus offrant, et ma voix s'éteint en tremblotant sur la fin. Bien joué à moi : loyale et pleine de tact.

Heureusement qu'il n'est pas susceptible. “C'est exact, et vos capacités vous permettraient de candidater. S'ils ont un poste à pourvoir. Souhaitez-vous que je me renseigne pour vous ?"

…et aussi, la chasse, c'est plus dangereux que la détection. Est-ce que je ne suis pas sur le point de faire une gigantesque connerie, moi ? “Je… euh, oui… enfin non, je… Je ne suis pas sure…" Me voici rouge comme une pivoine.

Il hésite. Il ne comprend probablement pas ce qui m'arrive. “Bien. S'enquérir des possibilités est sans engagement, et vous aurez plus de facilité à prendre une décision avec toutes les informations. Je vais prendre contact avec leurs ressources humaines et je vous reviens."

Bon, ben voilà. À ne pas réfléchir avant de l'ouvrir, aussi : lui l'a bien pris, mais le bruit va se répandre… et si je change d'avis ou suis refusée, les autres filles vont salement me le faire payer… “M-merci, monsieur…" je bafouille.

“C'est normal."

Je déteste mon nouveau chef

Je regrette Blackwell. Mon nouveau chef, Raphaël de Saint Juste, porte bien son vieux nom de noble fraichement déterré du moyen âge. Pourtant, lui est vivant ! Je crois bien que personne n'a jamais osé lui dire que la noblesse avait été abolie depuis, parce qu'il se comporte comme un prince au milieu des gueux.

Il a aussi la gueule de l'emploi : beau comme un dieu grec, longs cheveux bouclés et corps d'athlète… des rumeurs prétendent qu'il serait “alchimiquement augmenté". Personne ne m'a expliqué ce que ça veut dire, mais quand j'ouvre mon esprit devant lui LUMIÈRE et PUISSANCE explosent dans mon esprit. Ça et un sentiment… guerrier, dangereux. L'impression de me tenir en face d'un lion.

Inutile de dire que je n'en mène pas large lorsque je me racle la gorge, à la porte du mess des officiers, pour quémander l'autorisation d'entrer.

Il est au milieu d'une partie d'échecs avec un autre gradé que je ne connais pas. “Ah, oui. Florel. Vous pouvez entrer."

Je m'avance respectueusement. “Merci d'avoir bien voulu me recevoir, monsieur."

“J'ai peu de temps à vous consacrer, abrégeons donc les politesses. De quoi s'agit-il ?"

“De… de ma formation, monsieur ! J'ai été admise dans votre équipe il y a six semaines… et jusqu'à présent j'ai exclusivement travaillé à gérer des stocks et à prendre des lettres sous la dictée…"

“Florel, vous êtes une nouvelle recrue, parachutée par Blackwell. Il vous reste à faire vos preuves, et —quelles que soient vos indéniables qualités en tant que secrétaire— je n'ai pas encore décidé si vous étiez un poids ou un atout." Il marque une pause, le temps de me tancer d'un regard glacé qui me donne l'impression de rétrécir. “Je suis navré si vos activités vous semblent au-dessous de vous, mais si vous espérez mieux, il vous faudra le mériter. Jusque là, j'entends que vous effectuiez les tâches qui vous sont confiées sans rechigner, ou que vous me remettiez bientôt votre démission. Suis-je clair ?"

“O-oui… m-mais, ce n'est pas ce que je voulais dire… je…"

Il a un discret soupir. “Oui ?"

Toute rouge et les yeux rivés sur mes chaussures, je murmure presque : “Je ne voulais pas me plaindre du travail… M-mais, le contrat dit que j'ai droit à une… une période de formation de deux mois, avant mes premières sorties sur le terrain et… et cela fera bientôt deux mois… et on ne m'a rien appris… et je ne sais même pas ce qui m'attend sur le terrain !"

Il considère tout ça. “Ah, je vois. Il est vrai que nous avons été très pris depuis l'incident du stade." Il hausse les épaules. “Ce sont des choses qui arrivent, Florel. Ne vous inquiétez donc pas pour ça, on vous formera sur le tas le temps venu. Autre chose ?"

Mes espoirs balayés, je m'apprête à capituler et à repartir lorsque son compagnon de jeu annonce : “Échec."

Je relève les yeux de surprise, et je surprends le bref moment d'incrédulité, puis de colère, de mon chef avant qu'il ne recompose son masque. Pendant qu'il est occupé à étudier l'échiquier, l'autre continue : “Pourquoi ne pas la confier à Bouc ? Vu qu'il est 'administrativement inapte', je suis sûr qu'il a du temps libre entre deux missions. Et il peut bien gérer une introduction des bases et un peu de préparation physique."

Raphaël déplace sa tour et retrouve le sourire. “Pourquoi pas, pour une fois qu'il peut servir à quelque chose entre ses missions, je serais cruel de l'en priver. Soit. J'informerais Bouc ; vous, Florel, vous vous présenterez à la salle d'entrainement numéro neuf, cet après-midi à 2 h, pour une première prise de contact. J'aviserais ensuite selon… mon évaluation des compétences de votre nouveau professeur."

“Merci, monsieur !"

“Vous pouvez disposer."

Mon sauveur déplace un cavalier. “Mat dans deux coups."

Je déteste mon nouveau collègue

“La salle d'entrainement numéro neuf, c'est bien par là ?"

“Tu y es presque : premier couloir sur ta gauche, puis première porte à gauche. Bouc y est déjà, il est impatient de faire ta connaissance. Ne te laisse pas impressionner par son look, il est très sympa."

Celui qui m'aide à m'y retrouver dans le labyrinthe de couloirs, c'est le plus gentil des gars de l'entretien. Et entre mon ex-chef qui n'était plus humain, le nouveau qui est un sale con, mes ex-collègues qui me méprisaient, les nouveaux qui n'ont pas le temps de remarquer mon existence, et le peu de vie sociale qu'une personne aussi bizarre que moi a dehors… c'est un peu mon meilleur ami. Alors que je ne fais que le croiser de temps en temps dans les couloirs. C'est si pathétique…

Du coup, savoir que Bouc est très sympa et est impatient de me voir me remplit d'espoir ! Même si qui il est, voire ce qu'il est, me reste mystérieux.

Mais Joe, mon pote balayeur, lui, a toujours le temps de répondre à mes questions : “Bouc… comme… comme un bouc ?"

Il rit. “Ah, c'est ce que tout le monde pense d'abord. Mais en fait, on lui a donné le nom à cause du bruit que ça fait quand on tape sur sa tête. *Bouc !*"

“Parce que les gens lui tapent souvent sur la tête ?"

“Bah, c'est surtout lui qui attaque de front en cas de problème, il parait. 'De front', tu l'as ?" Pause. Il réalise mon incompréhension. “Parce que… oui, Bouc, c'est un bouc. Enfin, pas un normal à quatre pattes : une espèce de diablotin ou d'hybride, je ne sais pas exactement. On ne t'a rien expliqué ?"

“N-non." Je redeviens hésitante.

“Ils sont chiens avec toi ! Enfin, il est gentil comme tout, tu n'as rien à craindre. Il est patibulaire, mais c'est une crème."

Je prends une longue inspiration et je rentre. La salle d'entrainement ressemble beaucoup à une salle de gym normale, avec son sol en plastoc peint de nombreuses lignes colorées —aucune couleur ne dessine un terrain de sport, par contre. Et, comme partout ici, le manque de fenêtres est subtilement oppressant.

Mais je ne regarde que la silhouette sombre en face de moi. Bouc n'est pas si grand que ça, presque une tête de moins que moi si l'on omet ses cornes recourbées, mais il est solidement charpenté. Un poil rustique sur les bords, avec ses grosses papattes. Et aussi… ben il sent la biquette. C'est bel et bien un humanoïde caprin, ni un vrai humain, ni un vrai bouc. Il se tient bien droit, les mains jointes en triangle devant son ventre dans un genre de posture de méditation dont la prestance et l'élégance tranchent avec son aspect bestial. Très calme et contrôlé.

C'est surtout le costume qui lui donne un air sinistre. La tunique longue à manches courtes, blanche, simple mais stricte et ajustée, ça va. Le souci c'est tout ce qui dépasse : hormis les pieds, les cornes, et les oreilles blanches, Bouc est intégralement emballé dans du cuir noir. Il a deux trous pour les narines, une large fente qui lui permet probablement d'ouvrir la bouche —et qui, pour l'instant, lui dessine un rictus narquois—, mais pas d'ouvertures pour les yeux. Cette face sans visage, stylisée, et se demander par quel sens il remplace sa vue, c'est le pire, le plus dérangeant. Je confirme l'avis de Joe : Bouc est patibulaire comme jaja.

Ses oreilles se tournent dans ma direction et il m'accueille d'un large sourire : je retire ce que je viens de dire, en fait, le pire c'est cette rangée de crocs bien blancs. Ce… machin n'est pas une vulgaire biquette. Il a une aura diabolique.

Si j'avais réfléchi, je n'aurais pas utilisé mon pouvoir. Hélas pour moi, il est parti tout seul par réflexe : la bouffée de chaleur horrible manque de me renverser, puis les cris de douleur, les visages torturés qui fondent dans les flammes, l'odeur de la chair brulée. Une fraction de seconde en enfer, avant que je ne tombe dans les pommes.

“Il est gentil tout plein, le démon," je t'en foutrais, Joe…

On m'a dit que Backwell était venu remonter les bretelles à Raphaël après l'incident, et après avoir appris pour mon manque de formation. Enfin, je connais Jacques, c'est pas le genre à crier… mais j'imagine bien la tronche de de Saint Juste devant mon ex-chef lui énumérant calmement ses manquements à la convention de branche, lui annonçant qu'il a envoyé des mémos en espérant “construire une solution satisfaisante pour tous au plus vite", et, surtout, pas impressionné une seule seconde par l'aura majestueuse du prince charmant. Il a dû détester ça ! Ça me ravirait s'il y avait moins de risque qu'il se venge sur moi.

Bilan : la seule bribe de formation que je pouvais espérer vient de s'évaporer, mon chef super-strict est probablement remonté contre moi, et je me tape trois crises d'angoisse par jour, dans les couloirs, tellement j'ai peur de recroiser Bouc maintenant que je sais dans quel secteur il rôde.

Est-ce qu'il y a pire que lui, sur le terrain ? Est-ce que je devrais démissionner fissa, ou juste supplier Blackwell de me reprendre ?

Pause de midi, je marche vers le réfectoire en espérant qu'ils aient des épinards à la crème aujourd'hui. On a les petits soulagements qu'on peut. Un autre soulagement est que j'ai trouvé un chemin détourné où, normalement, Bouc ne vient jamais (merci à Joe pour le tuyau).

C'est donc avec surprise que je manque de faire pipi sous moi en détectant un bruit de sabots qui s'approche.

“Ne t'inquiète pas, il est là pour moi. Sur mon ordre."

Je sursaute, me retourne, et tombe sur Bryne. La plus badass de toute ma section, la seule autre fille, à qui je n'ai jamais osé parler.

“Désolée, je ne voulais pas t'effrayer. Deux secondes… Hé ! Bouc ! Stop ! Tu ne bouges plus !"

Les sabots s'arrêtent d'avancer et ma panique se calme. Je ne peux pas dire à Bryne qu'elle est un archange vengeur descendu des cieux, qu'elle vient de sauver ma vie, et que je lui serais redevable à jamais ! Ce serait trop, pour une première interaction, je pense. Mais je parie que l'idée générale doit se lire sur mon visage, tellement je suis soulagée.

“Je voulais te parler, tiens. Mais ce serait plus agréable d'aller se poser au réfectoire… Il parait que tes visions sont terribles quand tu l'approches, c'est quelque chose que tu peux bloquer pour passer devant sans problème, si je te protège et qu'on garde nos distances ? Où il vaudrait mieux faire le grand détour ?"

“J'ai vu l'enfer d'où vient ce démon, les damnés qui brulaient vifs… m-mais… Je peux bloquer mon pouvoir, maintenant que je suis prévenue. Si… Si tu… euh, vous me promettez qu'il ne m'approchera pas, on peut passer devant."

“Tu peux me tutoyer. L'enfer et les damnés, dis donc ? Bon, étape un : je gère la bête et on s'installe devant un bon café. En avant : après le tournant, tu vas l'apercevoir à une dizaine de mètres : tu t'arrêtes là et je sécurise le couloir. OK pour toi ?"

“O-oui !" Je ne suis pas tranquille, mais j'ai confiance. Bryne est une grande rousse athlétique et rieuse, très respectée dans le groupe. Il parait que c'est une sorte de sorcière. On raconte aussi qu'elle est lesbienne, mais je pense que ce sont des ragots parce qu'elle n'est pas réceptive à la drague lourde des mecs de l'équipe. Bref, elle est belle, elle est forte, elle est sure d'elle, et j'ai vraiment, vraiment très fort envie d'être son amie. Alors je ne veux pas passer pour une trouillarde, ou qu'elle pense que je n'ai pas confiance en sa protection. Avec elle, je peux affronter le cornu !

Bouc, round deux. Il est immobile au milieu du couloir, et il s'incline pour nous saluer, sans avancer. J'ai l'impression, à ses mouvements, qu'il est tendu… difficile à dire avec son visage masqué. Mes pouvoirs sont sous contrôle, aucun danger de ce côté : j'ai bien progressé depuis que je travaille ici.

Bryne marche droit sur la bête. Elle revenait de la salle de sport avec un sac… qu'elle lui colle dans les pattes. “Tiens-moi ça." Puis elle va vers une rangée de placards métalliques, contre le mur, et sort une clé de sa poche pour en ouvrir un. Elle pointe dedans. “Ici, Bouc."

Et, devant mes yeux écarquillés, il obéit immédiatement et rentre dans le placard.

“C'est bien, bon garçon." Elle lui sourit en lui caressant le museau, et elle à l'air sincère. Lui pousse dans sa main pour plus de contact. “Tasse-toi plus… Plus bas… Allez, plus bas."

Il se recroqueville autant qu'il peut.

Le placard a une planchette, en haut, et des sillons latéraux qui permettent de la placer à différentes hauteurs. Elle la replace aussi bas que possible, pliant en boule la créature encore plus.

“Sac." Il le lui tend, et elle le place sur la planchette. Ses genoux dépassent, elle les pousse fermement plus au font. “Sage. Pas bouger. Silence." Et elle l'enferme, à clé. Enfin, elle se retourne vers moi. “C'est bon, tu peux passer."

Je n'en crois pas mes yeux. Il me faut malgré tout résister à l'envie de courir quand je passe devant le placard, mais j'y arrive sans trop de mal.

Elle me donne la clé. “Tiens. Il est entièrement sous ton contrôle, à ta merci."

“Attends… tu… tu ne le libères pas après mon passage ? On le laisse là ?"

“Oui, on l'abandonne coincé dans sa boite, et on va manger et discuter pendant qu'il attrape des crampes. Tranquillement. Et ensuite, je le libèrerais quand tu auras décidé que tu l'autorisais à sortir. C'est toi qui commandes, et Bouc obéit. C'est comme ça que ça marche."

Elle m'a d'abord accordé une pause pour décompresser. On a discuté de tout et de rien, sans aborder le sujet compliqué. De temps à autre, je tripote la clé dans ma poche pour me rappeler que, pour la première fois depuis que je l'ai rencontré, je sais exactement où est le monstre et qu'il ne peut rien me faire de mal. L'imaginer en boule, coincé dans sa boite, le démystifie beaucoup !

Elle sirote son café, et moi je déguste une glace avec trop de chantilly, quand elle me relance. “On parle de Bouc ?"

Je hoche la tête, je me sens prête. À peu près. Enfin, on n'aura pas mieux.

“Bon, primo, ce n'est pas un démon. C'est un familier. Un familier, c'est une créature artificielle créée pour servir. Il y en a de différentes sortes, mais lui a été conçu en liant un bouc —l'animal— pour lui donner matière, et un esprit du feu mineur —la puissance qui l'anime et à permit de le remodeler. Tu me suis à peu près, jusque là ?"

“Oui, mais… mes visions… C'était très clair, et vraiment horrible !"

“Oh, je te crois. Au département détection, tu travaillais avec des 'attaches'. Un esprit du feu c'est… la quintessence, l'incarnation du feu en général. Une sorte de super attache, mais pour tout ce qui est…" elle fait un geste vague de la main. “Thématiques du feu, en gros. Plutôt qu'un lieu comme ce à quoi tu es habituée."

Je commence à comprendre.

Elle termine : “Donc, si tu te connectes à un esprit du feu, et que tes peurs, les images associées à l'aspect de Bouc, dirigent tes visions dans la bonne direction… tu peux potentiellement voir bruler tous les gens qui ont jamais péri par le feu. Je n'imagine même pas à quel point ça doit être horrible."

“M-mais ce n'était pas le véritable enfer."

“Non. Bouc n'est pas un démon, il ne vient pas de l'enfer, et il n'a jamais fait de mal à personne. Même son esprit du feu n'a jamais blessé personne : on a vérifié, car ça peut “souiller" un familier et le rendre dangereux. Il te permet juste de te connecter à… l'âme de tous les feux passés et présents. En gros."

“Et il peut invoquer du feu, du coup ?"

“Non, son feu est un organe vital. S'il savait le faire sortir, et il ne sait pas, ça le tuerait. Mais ça l'alimente : Bouc est inhumainement fort et endurant, très résistant, et s'il est trop épuisé ou gravement blessé on peut le soigner en le passant au four."

“Il résiste au feu ?"

“Oh, que oui ! Il peut mettre une boule de pétanque chauffée à blanc dans sa bouche sans aucun problème. C'est spectaculaire : avec sa salive, ça fume et grésille de partout. Et il adore le gout."

“Du métal ?"

“Du chaud."

Elle croque le cube de sucre qu'elle n'avait pas ajouté à son café pendant que j'assimile tout ça. Puis : “Écoute, avoir peur de lui est normal. C'est une créature magique inhumaine. Il a un physique à trainer la nuit avec le diable, des chicots à rendre jalouse une hyène, et des gouts vestimentaires douteux. Tu n'as pas à avoir honte. Je vais t'avouer : la première fois que j'ai rencontré un familier, je n'en menais pas large et il m'a fallu des semaines pour commencer à me sentir en sécurité près de lui. Puis commencer à l'apprécier. Et pourtant, je n'ai pas tes pouvoirs et je n'ai pas entraperçu l'enfer."

Ça me fait un bien fou qu'enfin quelqu'un me dise que je ne suis pas une grosse nulle, incapable en tout dans ce boulot. Et en plus, elle ! “Merci !"

“Normalement, le remède à ce mal, c'est le temps. On y va tranquille, on ne force pas. On s'habitue à son rythme. Normalement, je ne viendrais même pas m'en mêler !"

"...mais ?"

“Mais tu vas devenir éligible pour le terrain d'ici une quinzaine de jours. Et de Saint Juste n'aura aucun scrupule à t'envoyer au front sans t'avoir préparée : c'est son style, forger le caractère des troupes à la dure, et tant mieux pour la casse, 'ça élimine les faibles'. Or, quand ça craint, Bouc est ze best protecteur des noobs dans notre section. C'est même souvent un bouclier précieux pour les vieux de la vieille. Du coup, avoir trop peur de lui pour lui faire confiance, ça peut vite devenir dangereux pour toi. Et donc, est-ce que ça t'intéresserait que j'essaye de t'aider à t'habituer plus vite ?"

Qu'est ce que je peux répondre d'autre que “oui" et “merci" ?

Oh, mais alors : “Mais, du coup, il est gentil, Bouc ?"

“Il est très gentil."

“Eeeet… ce n'est pas… je veux dire, peut être qu'on ne devrait pas le laisser… enfin, la boite, c'est pas très sympa de notre part, du coup ?"

Elle rit de bon cœur. “Ne t'en fais surtout pas pour ça, tu n'es pas en train de ruiner ton karma. Je t'expliquerais ça lors de nos prochains travaux pratiques. Mais je suppose qu'on peut le libérer, si tu veux. Tu en dis quoi ? Tu te sens prête à me rendre la clé ?"

Je lui rends la clé. Ça va aller.

En vrai, Bouc ne fait pas si peur que ça

Me revoici devant la porte de la salle d'entrainement numéro neuf. Aujourd'hui, Bryne est avec moi et je sais à quoi m'attendre. J'ai encore peur quand même, j'avoue.

“Bien. Prépare-toi, ça va être… bizarre. Mais c'est nécessaire pour dédramatiser Bouc et t'aider à comprendre comment il fonctionne. Tu te sens prête ?"

“Bien sûr que non ! Mais je vais le faire quand même !"

“C'est l'esprit ! Alors on y va : il sera tout au fond, dans le coin droit, et je lui ai interdit de bouger."

“Compris."

Nous entrons.

Je commence à comprendre l'avertissement comme quoi ça risquait d'être bizarre : “Mais… il est tout nu ?"

“Ouaip ! Tu avoueras qu'il est moins intimidant comme ça, non ?"

“Si… Si, je suppose." Elle a raison. Bouc nous tourne le dos : il est au coin, face touchant le mur et bras derrière la tête, complètement immobile à part deux oreilles attentives. Et du sinistre monstre tout noir bardé de cuir, il ne reste qu'un homme-chèvre tout blanc. Vulnérable sans son costume, il fait moins dense, moins imposant, et sa taille modeste ressort plus. Il serait presque mignon, si je ne me souvenais pas de ses crocs.

Elle me montre un petit cercle dessiné au sol. “Ça, c'est la place de Bouc. Quand je le lui ordonnerai, il va venir dans ce cercle, en ligne droite, et il y restera jusqu'à nouvel ordre. Toi, du coup, tu décides où tu te places à tout moment : tu t'approches, ou pas, comme tu le sens. Il faut que tu restes à l'aise. Si tu veux reculer, n'importe quand, tu peux. Compris ?"

“C'est clair, oui."

“Place-toi alors, je l'appelle une fois que tu seras prête."

Il va venir en ligne droite… Je me mets à l'opposé de la ligne imaginaire et je garde une confortable distance de sécurité : on verra pour me rapprocher une fois qu'il sera coincé dans son cercle. “Le cercle, il est magique, non ? Il sera coincé dedans, pas vrai ?"

“Non, c'est juste une marque. La magie, c'est moi : je te promets qu'il va rester dedans."

“Ah…" J'hésite. Elle patiente. Je me jette à l'eau. “Prête."

“Bouc, à ta place."

Il se dégage du mur et trottine droit vers le cercle où il s'installe sans rien tenter de suspect. Il s'incline pour me saluer avec une pointe de timidité.

Il a des yeux rubis très expressifs. Je ne peux m'empêcher de regarder plus bas. Il a un fourreau, comme un animal, et d'assez grosses… ahem… je me reconcentre sur son visage, le mien est en feu.

Bryne masque mal son amusement. “Bouc est un familier chaotique —le feu, c'est du chaos. Il est donc facilement surstimulé, d'où ses habits habituels conçus pour limiter ses sens."

“Ce n'est pas mauvais pour lui de ne plus les avoir ?"

“C'est inconfortable, une source de stress. Mais rien de bien méchant tant qu'on ne les lui enlève que pour une durée raisonnable. Bref, si je te dis chaos, ça t'évoque quoi ?"

“Les forces du mal, la destruction ?"

“La destruction, ça peut si on joue avec sans savoir ce qu'on fait. Le mal, c'est une erreur courante : le chaos, le vrai, n'est pas assez organisé pour avoir une quelconque moralité, ou même une personnalité. Encore une fois, pense feu : c'est une force de la nature, pas un individu. Mais si le chaos avait une personnalité, elle ne serait pas gouvernée par la volonté de nuire mais par celle de participer. À n'importe quoi, n'importe comment, avec n'importe qui, tant qu'il interagit."

“Oh ! Oh ! J'ai : et en le liant à un être vivant, on lui donne cette personnalité."

“Exactement ! Ainsi qu'un objectif : servir ses maitres. Essaye d'enfermer le chaos et il t'explosera entre les doigts : la puissance colossale nécessaire à sa contention le nourrit et le renforce. Mais donne-lui assez d'ordre pour vouloir t'obéir, et il te suivra avec enthousiasme et dévotion."

“L'ordre n'est pas l'ennemi du chaos ?"

“Une autre erreur courante ! Trop d'ordre détruit le chaos. Un peu lui donne des consignes et des possibilités plus complexes à explorer. Le chaos aime beaucoup servir l'ordre, sauf quand on lui demande de ne plus rien faire."

“Bouc aime servir, si je comprends bien."

“Tu viens de saisir le point clé de la leçon ! Démonstration : Bouc, ouvre la bouche en grand et tire la langue."

Il s'exécute. Je ne sais pas trop à quoi ressemble une langue de chèvre… mais après avoir regardé le long et épais membre triangulaire présenté par le familier, je pense savoir à quoi ressemble celle d'un dragon. Bryne saisit le bout de l'engin et tire vers le haut jusqu'à ce qu'il doive lever le museau droit vers le plafond en se tenant sur le bout des sabots.

“La partie technique, c'est d'arriver à trouver une bonne prise : avec sa salive, ça glisse…" Son autre main plonge dans la gueule pleine de crocs pour saisir la langue au plus près de sa racine. Elle serre fermement. “Eeet, c'est bon, je l'ai !" Elle secoue le pauvre familier, elle le soulève presque ! “Je t'avais promis qu'il ne bougerait pas de son cercle ! Note que sa mâchoire a largement assez de force pour me trancher la main. Je ne ferais pas ça si je ne lui faisais pas entièrement confiance. Ni ça." Elle lui tord une oreille, de sa main libre, jusqu'à ce qu'il gémisse. “Ni ça." Elle laisse l'oreille et l'attrape par la gorge, qu'elle serre.

Il gigotte mais ne se débat pas, ni ne mords. Son souffle devient rauque, et elle presse plus fort sur sa gorge jusqu'à le faire taire pour de bon. Un premier filet de bave coule du coin de sa bouche et il frappe du sabot par terre.

“Non, Bouc. Tiens-toi sur un pied, mains derrière le dos, et pas bouger."

Je suis mal à l'aise. “A-arrête s'il te plait… C'est… c'est trop !"

Elle le relâche et il se met à haleter. “Repos, Bouc." Elle s'essuie la main sur son visage. “C'est bien ! Tu as de l'empathie pour lui, on progresse. Je suis désolée, je comprends que c'était impressionnant… Mais ce n'était pas gratuit, écoute bien : Bouc, je veux une réponse franche. Tu as ma promesse que je ne serais pas fâchée si tu réponds mal. Comment te sens-tu, là, tout de suite ?"

Il la regarde avec, je crois, une sincère adoration. “Je suis très stressé, mais je suis heureux parce que j'espère que madame Julie va avoir moins peur de moi." Il s'incline une seconde fois vers moi. “Merci d'être ici, madame Julie. Merci de me redonner ma chance malgré notre horrible première rencontre. Je suis vraiment désolé, on ne m'avait pas prévenu à propos de vos pouvoirs."

Je suis prise de cour en entendant sa voix pour la première fois : elle est à la fois plus masculine et grave, mais aussi plus douce, que ce que j'aurais imaginé. Je parviens seulement à hocher la tête.

Bryne n'a pas terminé son interrogatoire : “Et pourquoi es-tu stressé ?"

“Parce que madame Julie l'est. À cause de moi."

“Et le fait que je t'ai déshabillé pour te brutaliser ?"

“Ça vous…" Il hésite, en la regardant. Elle hoche la tête d'un air entendu, alors il tombe tous les masques : “Ça t'amuse beaucoup trop pour ne pas me rendre heureux, Maitresse."

“Tu vois, Julie, un familier, c'est ça. Tu leur fais du mal quand tu les détestes, mais tant que tu les apprécies tu peux tout leur faire… Ils sont tout à fait adorables : personne d'autre n'est aussi dévoué et désintéressé. Ils aiment être ton jouet tant que tu y prends assez de plaisir et, bon sang ! comme ça fait du bien de recevoir leur don, leur confiance !" Sur ce, elle lui file une méchante pichenette sur le nez. “Et ça peut aussi être très divertissant. Tu as envie de savoir ce que ça fait qu'on t'appelle 'Maitresse', Julie ? En le pensant sincèrement ?"

“Waouh, je… je ne suis pas sure. C'est beaucoup à digérer."

Elle hoche la tête. “Ah, je me laisse emporter par mon enthousiaste et je te pousse trop. Il ne le fera pas sans ton autorisation, rassure-toi. Et moi, je vais lever le pied. Est-ce que tu te sentirais assez à l'aise pour le toucher ? Tu n'es pas obligée, si tu préfères t'arrêter là, c'était déjà une excellente première session."

“Je… je ne suis pas sure. Je… je vais essayer ?"

“Prends ton temps. Et si tu changes d'avis, ce n'est pas grave."

J'avais complètement oublié que je pouvais m'approcher. Pourtant, il faut bien le reconnaitre, Bryne vient de drôlement amocher la superbe du monstre qui me terrifiait tant. Je viens à deux mètres de lui sans problème. Une pause, pour m'assurer que mes pouvoirs ne donnent pas signe de se déclencher inopinément : rien à signaler de ce côté. Je continue plus doucement.

Bouc se tient immobile, les bras croisés dans le dos. Celle qu'il appelle 'Maitresse' veille au grain. Je tends lentement la main, en le surveillant de près, jusqu'à toucher son épaule. Il est doux et chaud. Il soupire d'aise.

En vrai, Bouc ne fait pas si peur que ça. Je me sens presque complètement libérée. Oserais-je pousser un peu pour en finir une fois pour toutes avec mes angoisses ? “Je… je peux essayer un truc ?"

“Bien sûr ! Tu gères comme une cheffe, je suis impressionnée !"

“Bouc… ouvre la gueule, s'il te plait." Il ouvre grand. Et maintenant, Bryne semble impressionnée. “Euh… Pas fermer, Bouc !" Est-ce que je veux réellement faire ça ? Je suis sure ? J'ai bien compris qu'il pourrait m'amputer la main s'il voulait. Ne réfléchis pas, linotte, fais-le et achève tes peurs ! Ma main entre dans la bouche du familier et mes doigts vont se poser sur sa langue. Et c'est dégeux. Mais il ne bronche pas.

“Alors là, je ne m'attendais pas à celle-là ! Bien joué !"

Je suis drôlement fière ! Et aussi, ça fait son petit effet qu'il m'obéisse aussi bien qu'à mon idole. Je suis, en vrai de vrai, en train de faire la chose complètement folle qui m'avait fait les yeux ronds comme des billes quand j'en étais la spectatrice effrayée !

“Dis donc, Julie, est-ce que tu ne serais pas en train de commencer à t'amuser?"

“Tu… tu penses que je saurais faire ton truc de la langue, là ?"

“Il y a un coup à prendre, mais je suis certaine que tu vas vite y arriver. Tu veux que je te guide, ou bien tu te débrouilles ?"

“Je… je me débrouille, mais si j'ai du mal, tu m'aides ?"

“Ça marche !" Elle s'écarte un peu pour me laisser le champ libre.

Bon, là je passe à un autre niveau. C'est mon moment. Aujourd'hui, moi aussi je suis badass, fini d'être la nouvelle timide qu'on bouscule dans tous les sens ! C'est moi la cheffe ! Je commande, Bouc obéit !

“Bon, Bouc, tes bras dans ton dos et tu lèves un pied. Et pas bouger." Juste quand je termine, je me dis que c'était bête comme début : Bryne lui a fait prendre cette pose une fois qu'elle le tenait. J'aurais l'air cruche s'il se casse la gueule !

Les dieux sont avec moi, et le familier possède un équilibre très sûr. Il me tient sa pose sans difficulté apparente !

Ouf ! “Bon garçon, c'est bien. Maintenant tu ouvres en grand et tu tires la langue."

Il le fait. Je l'attrape. Berk, c'est visqueux ! Attends, non, je change de main pour que ce soit la droite qui fasse le gros du boulot. Euh…

Bryne comprend. “Comme tu es droitière, il vaut mieux lui tenir la langue de la main gauche : ça ne demande pas une grande dextérité, et ça te laisse ta meilleure main libre. Donc, tu commences par la droite."

“Ah, oui, merci !" Je re-change, ma première idée était la bonne. Je tire vers le haut… ça me glisse entre les doigts même en serrant, et je n'arrive pas à le mettre sur la pointe des pieds. Tant pis, je ferais mieux quand je l'aurais bien saisie !

Je l'empoigne pour de bon de la main gauche, aussi bas que possible. Je serre ; je tire… ça glisse ; elle m'échappe. “Merde ! Euh, pardon…"

Ma prof est amusée comme tout ! “Je te l'avais dit, ce n'est pas évident. Ne te décourage pas !"

Je retente.

“Vas-y plus bas."

Je glisse la main plus profond.

“Non, vraiment tout en bas. N'hésite pas : tu tires autant que tu peux de l'autre main et tu pousses jusqu'à buter."

Je fais comme elle à dit ; le familier fait un léger bruit étouffé et environ un demi-verre de salive lui dégouline sur la poitrine. “Mais je vais la lui mettre dans le gosier ?"

“Non, t'inquiètes."

De fait, il a beau écarter la mâchoire autant qu'il peut, mon poing bute dans le fond de sa bouche, avant la gorge.

“Tu y es, maintenant, serres. Fort ! N'aie pas peur de lui faire mal."

“Désolée, Bouc…" Je serre comme si ma vie en dépendait, et je crois bien que ma prise tient. Suspense. Je tire vers le haut. Oui ! Comme Bryne ! Le pauvre est pour ainsi dire suspendu à mon poing !

“Yes! En seulement deux essais ! Tu as du talent !"

“J'ai une super prof !" Je contemple le résultat de mon travail. Dans ses efforts pour garder l'équilibre malgré mes mouvements pas toujours contrôlés, la jambe qu'il a levée pédale dans le vide. “Plus haute, ta jambe Bouc !" Il la plie complètement et l'immobilise, m'abandonnant le contrôle de son équilibre pour de bon. “Et tes mains aussi !" Ses mains n'ont pas bougé… mais j'ai eu soudain l'envie de lui en demander plus, de rendre sa position plus difficile à tenir.

Cette pulsion m'effraie. “Oh, mince…"

“Qu'est-ce qui ne va pas ?"

“Je… Un instant, j'ai eu envie de lui faire du mal."

“De lui faire du mal, ou juste de lui faire mal ?"

“Ce n'est pas pareil ?"

“C'est complètement différent. Ne te censure pas, mets des mots sur ton envie : qu'est-ce que tu souhaites de lui faire, et pourquoi ?"

Je réfléchis. “J'ai… un peu envie de l'étrangler, comme toi tout à l'heure. Alors que je t'ai arrêtée… je suis une hypocrite…"

“Mais non. Tout à l'heure, c'était trop tôt pour toi, la situation a juste changé. Pourquoi est-ce que tu voudrais l'étrangler ?"

“Parce que…" Je secoue Bouc par la langue. “Je ne me suis jamais sentie aussi forte. Aussi en contrôle. Depuis que je travaille ici, j'ai peur de tout, j'ai l'impression de tout rater, j'obéis à tout le monde."

“Et pas parce que tu le détestes ?"

“Non ! Je… je crois que je ne le déteste pas."

“Dis-le-lui."

Je me racle la gorge. “Tu… tu es un bon garçon, Bouc." Et je lui caresse le cou. Je le vois et le sens se détendre.

“Tu as envie de savoir ce que ça fait qu'on t'appelle 'Maitresse', maintenant ?"

“J-je crois."

“Et, donc, tu penses que c'est mal ?"

Je réfléchis. “Pas… pas si je ne force personne ?"

“On est bien d'accord ! Moi je ne me sens pas particulièrement forcée. Tu es forcé, Bouc ?"

Il fait son possible pour secouer la tête. “Aaaonhh..."

“Tu veux bien que Julie t'étrangle, Bouc ?"

Ses crocs me picotent dans son faible hochement. “Uhhi !"

“Bouc est partant, et moi je m'amuse de plus en plus. Je t'explique ? Ce n'est pas difficile, mais il faut le faire bien pour que ce ne soit pas dangereux pour lui."

“J-je… Oui ? Waouh… Je fais vraiment ça ?"

“Respire, détends-toi ! Ce pauvre Bouc va morfler, alors le moins que tu puisses faire en retours c'est d'en savourer chaque seconde !" Elle me fait un clin d'œil complice.

“Drôle d'échange."

“Le meilleur !"

Bryne est une énorme sadique ? Et… j'aime ça ? Comment en suis-je arrivé là si vite ? Je fais taire mes scrupules : honnêtement, oui, j'en ai très envie.

“Place ta main sur sa gorge, calée juste sous le menton… Bien. Ici et ici," elle me montre deux endroits précis, “tu as ses jugulaires. Si tu arrives à les serrer toutes les deux à la fois, il va rapidement perdre connaissance : ça s'appelle un étranglement sanguin. Tu ne veux pas faire ça : toi, tu veux qu'il dure et qu'il douille ; l'étranglement sanguin fait tout le contraire."

“Donc, je ne serre pas sur les côtés."

“Exactement. Juste sous ta paume, tu sens des bouts durs. C'est sa pomme d'Adam, des cartilages, des tissus délicats : c'est fragile, il ne faut pas la brutaliser ! Tu ne secoues pas sur les côtés, et quand tu appuies dessus, tu répartis la pression uniformément et tu maitrises ta force. Rien de brusque. Vas-y, appuie dessus."

J'appuie avec toute la main, attentive, progressivement. Bouc se tend et laisse échapper un “gack" étranglé. Je sens la bosse bouger dans sa tentative de ravaler sa salive… qui échoue, si j'en juge du long filet de bave qui me tombe sur l'avant-bras.

“Encore un peu plus… Voilà, pas plus que ça pour aujourd'hui."

Il respire encore, bien que ce soit laborieux. Il a ce son rauque, presque douloureux à entendre, qui m'avait impressionné plus tôt. Je suis si concentrée et fascinée que j'ai l'impression d'être en transe.

“La pression à cet endroit est très inconfortable, comme tu peux le voir. Ça comprime aussi sa trachée… mais malgré le son spectaculaire, il respire encore assez bien pour tenir. Ce que tu fais, là, ce n'est pas l'essentiel de l'étranglement. C'est plus psychologique. Tu apportes une dose de dureté, de sévérité, de menace."

“On ne peut pas vraiment étrangler quelqu'un comme ça ?"

“Si, mais pas si l'on n'est pas prête à risquer de lui esquinter la gorge : donc, jamais pour jouer."

“Oh ! Compris, je vais faire attention."

“Enfin, tu as le bord du haut de ta main et le pouce. Si tu t'en sers pour pousser au dessus de la pomme d'Adam, juste sous le menton, tu vas appuyer sur des tissus mous qu'on peut écraser sans danger. Tu te sens capable de le tirer contre toi ?"

Avec le niveau de contrôle que j'ai sur lui en ce moment : “Oui."

“Alors, mets-toi un peu derrière lui, sur le côté. Le but, c'est de caler sa nuque contre ton épaule gauche. Fais attention à ne pas te mettre sa corne dans l'œil, par contre."

Il me faut le tortiller un peu, le faire danser sur un pied pour trouver la bonne position. Bien calé, tenu par la langue et pressé par le bras qui la tire, il est si proche ! Le sens sa chaleur contre mon corps, et ce contact met en valeur le contraste entre sa nudité et mes habits. Je sens son odeur, je vois ma respiration faire bouger sa fourrure, et je comprends que mon souffle le caressera pendant que je le priverais du sien. Son œil rouge m'observe.

“Parfait : il ne peut plus reculer. Y'a plus qu'à ! Tu appuies où je viens de te dire, en faisant attention à sa pomme d'Adam. Progressivement, mais fort : étrangle-moi ce familier pour de bon !"

C'est le moment. Bouc prend une dernière longue inspiration… je le laisse faire et j'attends qu'il expire. Et puis je presse. Là, je ne sens rien que du muscle et de la chair. Rien de fragile. J'appuie de plus en plus fort. Je lui pousse ma main dans la gorge.

“Gh... hhss..." Le dernier souffle est sifflant, puis plus rien.

En me concentrant sur le haut, j'ai relâché le bas : j'y remets un peu de pression. Pour la dureté.

“Eeeet tu y es. Bravo, maintenant il suffoque lentement. Le feu aussi a besoin d'air, donc c'est un de ses points faibles. À ce petit jeu, il n'est pas surnaturellement endurant. Si tu y vas trop longtemps, je te dirai 'stop'… mais à part ça, il est tout à toi. Joue avec lui comme tu l'entends, l'artiste, moi je me tais et j'admire le spectacle !"

J'étrangle Bouc pendant un temps qui me semble très long. Lentement, son œil s'étrécit et son expression devient de plus en plus tourmentée. Pourtant, il ne me résiste pas : j'en oublierais presque que ses mains et ses pieds sont libres, et qu'il est censé être inhumainement fort ! “Bon garçon. Pas bouger. Sage."

Au bout d'un moment, il gigote un peu. Toujours pas de résistance, il semble simplement avoir du mal à tenir sa pose. Son œil devient suppliant. Je relâche la pression et le laisse haleter le temps de récupérer.

Allez, encore une fois ? Quand sa respiration a presque repris un rythme normal, je comprime sa gorge. Ce souffle rauque, encore… je stoppe pour l'écouter un peu. Bryne a dit que ça ne suffisait pas à l'étouffer, mais il semble avoir du mal à finir de récupérer. Ça m'inspire. Je lui coupe le souffle pour de bon.

Je scrute, j'étudie, je veux apprendre où sont ses limites. Quand je pense les approcher, plus tôt que la première fois, je relâche… mais pas complètement. Je le laisse lutter désespérément pour quelques gorgées d'air frais, et puis je coupe le robinet à nouveau. Il ne faut que peu de temps pour retrouver l'expression suppliante.

Je… réalise avec du retard ce que je suis en train de faire et je le laisse respirer librement. J'hésite. Je fais le point sans me censurer : aucune malveillance, aucune méchanceté. J'aime de plus en plus Bouc. Pas juste comme un punchingball sur lequel passer mes nerfs —même si ça me fait un bien fou—, mais car je suis en train de comprendre, de vivre, cette joie de recevoir un don sincère et une confiance totale que décrivait Bryne.

Je m'autorise à le torturer pour mon amusement.

Je serre. Nouvel objectif : plus de repos complet. Je vais le suffoquer moins longtemps, mais ne lui accorder que de minuscules bouffées sifflantes ici et là. Je vais le maintenir aussi près de son extrême limite, aussi longtemps que je peux. Prendre. Le. Contrôle. Total.

J'ai tâtonné au début, et puis j'ai pris le coup. À présent, c'est dix à vingt secondes sans air, tout au plus, mais je ne laisse que des demi-bouffées bien sifflantes s'échapper. Il doit lutter en permanence, s'accrocher à la conscience. Ses yeux sont humides et perdus dans le vide, ses oreilles piteusement aplaties, il tremble et s'affaiblit. “Ta pose, Bouc. Bon garçon." Je dois l'encourager de plus en plus souvent, et il pèse de plus en plus sur moi : ses forces l'abandonnent. Mon bras est couvert de bave et les muscles de mes mains me font mal à force de serrer… mais je flotte sur un petit nuage de sérénité.

D'une voix douce, Bryne me ramène à la réalité. “Allez, je t'en laisse encore trois et puis on va arrêter : Bouc ne va pas pouvoir tenir beaucoup plus."

“O-oh !" Sortie de ma transe, je me sens… comblée. Je n'ai plus tant besoin de ces trois dernières fois, mais ça me semblerait maintenant plus brutal de lâcher le familier d'un coup après usage que tout ce que je viens de lui infliger. Alors j'y vais de plus en plus gentiment : un décrescendo final pour que lui aussi sorte en douceur de sa bulle. Et je lui répète qu'il a été un “bon garçon" et qu'il a bien travaillé.

Quand je le relâche enfin, il se laisse tomber à genoux, vouté par l'épuisement total. Mais il a l'air très serein lui aussi. Il lui faut un bout de temps avant qu'il ne récupère assez pour parvenir à parler ! “M... merci… hff… Merci, Maîtresse Julie…"

D'accord, j'avoue, j'ai eu un frisson.

Bryne vient me taper sur l'épaule. “Dis donc, quel progrès en une seule leçon !"

“Je crois bien que je n'ai plus peur de Bouc."

“Je crois bien aussi ! Tu sais que tu lui as fait vivre le martyr pendant un peu plus d'une heure ? Et c'est long, en apnée ! Tu devais être une vraie cocote minute au bord de l'explosion, pour avoir autant de pression à relâcher !" Elle rit.

“Waouh… je suis désolée." Me revoilà rougissante : la Julie normale est de retour.

“Wopopop! Avant de dire des bêtises…" Elle attrape la tête de Bouc à deux mains et le force à me regarder d'en bas. Il me gratifie d'un sourire radieux. “Regarde-moi un peu cette bouille de premier de la classe !" Elle lui frotte les joues, ce qui lui fait faire des têtes ridicules. “Qui est-ce qui est tout fier d'avoir encaissé comme un brave pour soulager Maitresse Julie ?" Elle l'attrape par les oreilles et le relève. “Qui est-ce qui n'est plus malheureux comme la pluie parce que la nouvelle ne l'aime pas ? Hein ? C'est mon bon garçon, ça oui ! C'est bien, Bouc, bon travail !"

Je pouffe. En plus d'être épuisé, j'ai l'impression qu'il lui fond de bonheur entre les doigts !

Elle me brandit sa tête et la colle presque à mon visage. “Vas-y, Julie ! Regarde sa petite bouille et dis-lui donc en face, que tu es désolée !"

“D'accord ! D'accord ! Je ne suis pas désolée du tout ! Je… je me suis bien amusée !" Je caresse même le museau du familier. “Vous êtes quand même bizarres tous les deux."

“Pas faux ! À propos, si tu ne veux pas rejoindre le club des bizarres, je te conseille de ne rien raconter aux autres. Ils risqueraient de ne pas comprendre."

“O-oui, je pense bien. Je préfère que ça reste un secret." Gros soupir. “Waouh, j'ai besoin d'une pause pour me calmer. On peut s'arrêter là pour aujourd'hui ?"

“Presque : je voudrais juste que tu rhabilles Bouc. Il ne s'agirait pas que tes angoisses ressurgissent quand tu le reverras tout en noir. Je veux que tu touches et observes ses vêtements, que tu puisses bien voir qu'ils n'ont rien de spécial ou de magique, et que tu… participes à sa 'transformation'. Comme ça, la prochaine fois, tu ne croiseras pas le démon, mais le gentil familier tout doux caché à l'intérieur. Tu me fais ça et je te libère pour aujourd'hui, OK ?"

Et donc… c'est tout ?

Après cette expérience surréaliste, tout est redevenu normal.

Puisque je n'ai plus peur de Bouc, il me donne des cours comme c'était prévu au départ. Bryne a assisté au premier, pour s'assurer que tout se passerait bien, et m'a donné son “mode d'emploi". J'ai, en gros, trois choses à savoir.

Un : sur le terrain, Bouc est mon chef. Même si, en théorie, il n'est pas mon supérieur hiérarchique. Il est digne de confiance et expérimenté, il connait les dangers et veilles sur ma sécurité ; donc quand il parle, j'écoute, et quand il commande, j'obéis immédiatement sans poser de questions.

Deux : à part ça, c'est moi qui vois. Si j'ai envie de le commander et de jouer avec lui, c'est open-bar : un familier du chaos est consentant par nature.

Trois : Bouc est super dès qu'il interagit avec les autres. Mais laissé à lui-même, avec des règles sur papier, il se distrait vite. Son esprit divague. Il va vouloir faire des trucs, n'importe quoi. Le chaos, tout ça, vous avez compris le motif. C'est pour ça qu'il est “administrativement inapte", et que de Saint Juste s'assure qu'il ait toujours un truc à faire. Bouc avec une mission est sérieux et appliqué ; Bouc désœuvré est un nid à problèmes —il ne cherche pas à en causer, mais il tend naturellement vers l'escalade des situations.

La règle trois implique que Bouc peut être un super professeur ou le pire de tous : Bryne m'a donné un manuel avec des étapes surlignées ; je dois m'en servir pour lui imposer un thème après l'autre. Quand il est “le chef", il peut improviser dans un cadre mais jamais de façon totalement ouverte. Ou sinon je risquerais de “vivre de grandes aventures". Moyennant quoi, il est très patient, très compétent et pédagogique.

Ça fait drôle de voir Bouc-en-noir si calme et professionnel, quand on sait qu'il pourrait ramper nu à mes pieds sur un claquement de doigts. Ou créer une infestation de rats qui terrorisera tous les services pour plusieurs mois, après en avoir monté un élevage —en volant des vivres aux cuisines via un tunnel artisanal—, afin d'organiser des courses de rats —en ayant infiltré un bookmaker au nez et à la barbe de la sécurité pour apprendre à gérer les paris—, afin de gagner de l'argent pour s'acheter les bons types de beurre et de farine, afin de cuisiner des croissants —dans le tunnel partiellement reconverti en four—, afin de faire plaisir à de Saint Juste qui avait imprudemment dit devant lui que ceux du mess étaient médiocres. Oui, plusieurs témoins m'ont assuré que ceci est un exemple réel : Raphaël avait oublié de lui établir un programme cette semaine-là et Bryne était en déplacement (on n'a jamais compris comment il avait obtenu les rats, qui ne peuvent pas s'être reproduits en un temps aussi court). Et si vous vous demandez, les croissants étaient délicieux, les courses étaient épiques, et certains des rats savaient danser : chaotique, certes, mais toujours efficace.

Donc tout va bien. À part que je ne passe plus de temps avec Bryne. Et que je n'arrive pas à retrouver la bonne énergie pour “jouer" avec Bouc sans elle.

J'ai vécu cette… explosion émotionnelle, une fois, et… pouf ! plus rien.

Je ronge mon frein, je n'arrive pas à clore cet épisode pour de bon, ni ne sais comment le faire revivre.

Bouc boulote son bol de charbon. Les craquements secs quand il fait éclater les blocs entre ses dents sont très satisfaisants. Il a aussi un verre en carton, avec couvercle et paille pour que son essence ne s'évapore pas. Et si on lui propose, il est prêt à bouffer à peu près de tout.

J'aime bien déjeuner avec lui et l'assommer de questions : “Comment tu fais pour voir, avec ton masque ?"

“Je ne vois pas. J'entends, je touche, et je ressens le phlogistique."

“Le quoi ?"

“Le phlogistique. Vers la fin du XVIIe siècle, les gens croyaient que toute chose contenait un fluide responsable de la chaleur et du feu. Mais la science a ensuite démontré qu'ils avaient tort."

“Donc, tu es en train de me dire que le phlogistique n'existe pas…"

“Exactement, c'est une théorie complètement dépassée."

"...mais que tu le ressens quand même."

“Mon esprit du feu est ancien, il n'est pas au fait de la science moderne."

“Tu es conscient que ta logique est bidon ?"

“Oui, bien sûr. C'est tout le principe de la magie : si la logique y fonctionnait normalement, ce serait de la science."

“Hummm…" Je réfléchis. “Et les sorcières ? Elles ont une logique bidon aussi ?"

“Ah, non ! Les sorcières sont de fines logiciennes. Très pragmatiques. Elles travaillent scientifiquement à employer des sujets moins scientifiques comme moi : le meilleur des deux mondes. Les sorcières ont tout compris. Il n'y a rien de mieux qu'une sorcière."

"...dit le familier."

"...qui connait son sujet."

Je n'avais rien prémédité, mais c'est une ouverture, alors je la tente : “Tiens, en parlant de ça, moi aussi j'essaye de connaitre le sujet." Je sors de mon sac à main un livre que j'ai emprunté aux archives.

Il glisse ses doigts gantés sur la couverture pour tâter le titre. “De la théorie de sorcerie, afin de conoistre le tien ennemi ; par le royal mage Hugo Fendor… Je n'ai pas lu celui-là, mais méfie-toi des élucubrations des ennemis de la sorcellerie. Ce sont souvent des calomnies peu informées."

“J'ai cru le comprendre… c'est tout ce que j'ai trouvé sur le sujet parmi les livres auxquels mon accréditation me donne accès. Et le 'royal mage' déteste les sorcières. Et les femmes en général, je pense : il prétend que le vagin se balade dans tout le corps en y semant la pagaille, et qu'il faut le soigner en y insérant une branche de réglisse pour le 'planter sur place' ! Tu as déjà entendu des bêtises pareilles ?"

“Le vagin farceur, hélas oui, c'est une vieille ânerie qui a été très répandue. Le bâton de réglisse, par contre, je ne connaissais pas. Tu as essayé ?"

Je lui donne un coup de poing sur le bras en riant : “Andouille !"

“Aie. Et sur les sorcières, spécifiquement, il a des théories aussi édifiantes ?"

“Celle-là va te plaire : il dit qu'elles forniquent avec leurs familiers, je cite : 'qui par le cul, qui par le con, qui par la bouche, chevauchantes ou chevauchées, de mille-et-une obscènes fascons', et qu'elles en profitent pour ne pas se trouver un honnête mari et rester libres mais coupablement satisfaites."

“Ah, j'ai été médisant : sur ce point, il touche assez juste. À quelques simplifications près."

J'avais commencé à boire en l'écoutant : grossière erreur, je manque de m'étouffer : “Q-quoi ? Toi et Bryne vous… Oh, merde, désolée, je ne peux pas te demander ça. C'était vraiment déplacé, pardon."

Je réalise après coup la quantité de flotte que je viens de lui cracher au visage. Il prend sa serviette en papier et s'éponge sans aucun commentaire. Je me demande si son floti…gi…truc ressent à quel point mon visage vient de prendre feu ! “Ce n'est pas grave. Mais, je n'ai pas le droit de parler de l'intimité de ma Maitresse, normalement."

Ce “normalement", il l'a légèrement appuyé en penchant la tête vers moi. Je sais reconnaitre un appel du pied : “Il y a des exceptions ?"

“Oui, elle me donne occasionnellement des instructions particulières. Qui prévalent sur toute autre règle," qu'il me dit. Mais moi ce que j'entends distinctement, c'est : “J'ai besoin que tu me poses la bonne question pour te dire ce qui me brule les lèvres."

Bon. J'ai étranglé Bouc tout nu, à ce stade je ne vais pas chercher des circonvolutions polies par timidité. Assaut frontal : “Quelles sont les instructions de Bryne, en ce qui me concerne ?"

Il sourit avec soulagement : “Elle a dit que je peux tout te révéler sur son intimité, mais uniquement si c'est toi qui poses les questions."

“Elle a dit ça ?"

“Oui, ses instructions étaient très claires."

Je vérifie alentour, pour m'assurer que personne ne nous écoute. La voie est libre. Je n'ose pas y croire. Premier test : “Est-ce qu'elle est lesbienne ?"

“Oui."

“Du coup, tu ne la, euh…"

"...pénètre pas ?"

“Voilà, ça."

“Pas comme tu l'imagines, non, mais j'ai d'autres moyens de la satisfaire." Il tire lentement la langue sur vingt bons centimètres, et la fait onduler en vagues pour me démontrer sa dextérité.

J'en frissonne. “Ohhhh… Et du coup, de ton côté, elle te… Euh…"

"...satisfait ?"

“Voilà, ça."

“Non, elle préfère me donner de la douleur et de la frustration que du plaisir."

“Ouille. Ça doit être difficile…"

“C'est très difficile. Mais les affres cruelles de ma mortification sont le délice du don, et le plaisir fugace de l'orgasme est pâle face au bonheur durable de la soumission."

“Tu aimes vraiment trop te faire oppresser, Bouc."

“Je suis un familier. Les familiers sont faits pour être oppressés."

“Et jamais tu n'as un peu envie de… euh…"

“J'en ai énormément envie. Tout le temps. Je suis un bouc et je suis le feu : ardent de la tête à la queue. C'est parce que c'est si cruel que c'est si bon !"

Je tripote mon verre en me recentrant. Ah, oui : c'était juste un test, au départ. On peut dire qu'il est concluant ! Quelles questions ai-je le plus envie de lui poser ? “Elle m'aime bien ?"

“Elle t'aime beaucoup. Tu lui as fait une bonne impression pendant la première leçon. Elle te trouve jolie, et ton caractère adorable. C'est pour ça qu'elle m'a donné des instructions spéciales pour toi."

“Tu veux dire qu'elle m'aime plutôt comme une amie ? Ou qu'elle est… attirée par moi ?"

“Les deux."

“Pourquoi ne m'avoir rien dit ?"

“Elle ne sait pas si tu as envie d'être aimée comme ça. Elle a peur de t'effrayer, avec ses jeux de sorcière 'aux mille-et-une obscènes fascons'. Si ça se passait mal maintenant, elle craint aussi de perturber ton entrainement et de te mettre en danger."

“Je… Si je me mets une seconde à sa place… je comprends que c'est compliqué. Je comprends qu'elle ne m'ait plus parlé depuis."

“Toi non plus tu ne lui as pas parlé depuis. Tu aurais pu aussi." Il n'y a aucun reproche dans sa voix, pourtant il touche un point sensible.

“Ah… tu n'as pas tort…" Je reste silencieuse, en panne d'inspiration.

“Puis-je me permettre de te poser une question intime ? Bien sûr, tu ne seras pas obligée de me répondre si tu me trouves trop curieux."

“Après toutes les questions que moi je t'ai posées, ce serait injuste de te dire non."

“Je t'en prie, je suis un jouet et un outil : pas de justice entre nous."

Je considère plus honnêtement sa demande. “D'accord, pose ta question."

“Est-ce que le désir d'une sorcière, avec toutes les implications que tu commences à entrevoir mais en sachant que Bryne ne forcerait jamais tes limites… te fais plus peur, ou plus envie ?"

“Waouh, putain, Bouc… C'est de la grosse question, ça ! Je n'en sais trop rien, c'est si nouveau !"

“Je te présente mes excuses."

Il est plus rusé qu'il en a l'air, la sale bête : il vient de me planter une sacrée graine dans le ciboulot !

Il finit son verre dans un grand bruit d'aspiration, l'écrase, et l'avale.

Je tourne et retourne dans mon lit. Je réfléchis et réfléchis et réfléchis. Je n'arrive pas à me décider, à trouver les bons mots pour parler à Bryne, à trouver le courage d'agir.

Si seulement j'avais d'autres amis ! Un point de vue extérieur, d'une personne attentive, bienveillante, et qui saurait garder un secret ! Une personne posée et neutre avec qui mettre mes idées au clair !

Julie contrattaque

Pire. Idée. Possible. C'est ridicule, il faut vraiment que je sois au bout du bout pour en arriver là.

Je suis, au bout du bout, alors autant essayer tout de même.

Je gigote sur ma chaise en métal, et me rappelle qu'elle est vissée au sol. Bigre, j'ai l'impression que mon précédent passage ici date d'une autre vie ! Allez, on se lance : “Je vous remercie de bien avoir voulu me recevoir pendant votre pause, monsieur Blackwell."

De l'autre côté de la table métallique, il réaligne soigneusement les stylos qui s'y trouvent. Bien qu'il n'y ait aucun papier à remplir aujourd'hui. “Je vous en prie, je ne manque pas d'occasions de gésir."

“De ?"

“Gésir. Une activité courante pour nous les morts. Comme c'est écrit sur les tombes ? Reposer en paix, si vous préférez ?"

Je ne l'ai pas, mais je ne suis pas venue ici pour élargir mon vocabulaire. Alors je fais semblant pour abréger : “Ah, oui… Ici gésit monsieur Untel…"

“Git." Regard dubitatif.

D'aaaacord, on reste concentrée. Je me lance pour de bon, ce coup-ci : “Avant de commencer, je me demandais : pourquoi une salle d'interrogatoire ?" Et paf ! mon esprit s'est cabré devant l'obstacle, lançant un autre sujet idiot.

“Afin de mener des interrogatoires."

“Comme mon entretien d'embauche ?"

“Ah, non, c'est complètement différent. Mais comme la salle d'interrogatoire est rarement occupée et est idéalement placée, je l'emploie incidemment à d'autres fins."

“Ah. Juste, si je peux me permettre une mini critique constructive, monsieur, c'est très intimidant pour les nouveaux venus."

“Vraiment ? Je vous remercie pour votre retour, que je prendrais en considération."

Attends, vieux, tu te fiches de moi ? “Je vous l'apprends ? Vous vous souvenez quand même que, la première fois que nous nous sommes rencontrés, je me suis enfuie en courant et évanouie dans le couloir ?"

Il fronce les sourcils. “Est-ce à dire que vous n'étiez pas pressée par d'autres engagements, et n'avez pas fait un malaise dû à cette course et aux trop grands écarts de température en cette saison ?"

“Que ? Je… non ! J'étais paniquée !" Je savais qu'il avait perdu beaucoup de sa capacité à lire les expressions humaines, mais à ce point-là ?

“Oh ! Voici qui est embarrassant… Je vous présente mes excuses les plus sincères. Je réalise donc que ma réaction fut… sous-proportionnée. Souhaitez-vous enregistrer une plainte ?"

“Mais non… Je vous aime bien monsieur Blackwell, vous avez toujours été très chic avec moi. Je ne vais pas porter plainte contre vous pour un quiproquo."

“Je suis heureux que cet incident ait trouvé une issue satisfaisante, alors. Mes excuses une fois encore." Il sort un carnet pour prendre des notes. “Mais je prends note du caractère anxiogène des lieux, et vais modifier ma procédure d'entretien."

Je lui dis, ou je ne lui dis pas, qui a aussi un gros caractère anxiogène quand on ne le connait pas ? Non : c'est lâche de ma part et pas sympa, mais il faut que j'en vienne au sujet, bordel !

Hélas, il continue avant que j'ai pu parler : “Souhaitez-vous que nous poursuivions dans un lieu moins anxiogène ?"

“Non, monsieur. Cette salle ne m'intimide plus aujourd'hui et, vous aviez raison, c'est parfait pour une discussion au calme et sans témoins. Ahem, bon… J'ai-besoin-de-parler-de-mes-sentiments-peut-être-amoureux-mais-je-ne-suis-pas-sure," je lui balance sans respirer.

Il range son stylo et tapote ses deux indexes l'un contre l'autre. “Bien. Votre considération m'honore, Florel, mais je suis votre supérieur hiérarchique. Une relation entre nous serait tout à fait inappropriée."

“Ah ! Non, non ! Je ne parlais pas de vous, monsieur ! En plus, vous êtes… un mort-vivant ! Sans vous offenser !"

“Je ne suis pas offensé, et votre argument est pertinent."

“Pardon, j'espère que… hum… était-ce incorrect de vous appeler un mort-vivant ? C'est parti tout seul, je ne voulais pas être… euh… raciste ?"

“Viviste, en l'occurrence. Je suis à l'aise avec ce que je suis, et préfère les termes francs à des périphrases qui suggèrent une gêne n'ayant pas lieu d'être. Mais je comprends que ces euphémismes puissent être plus confortables pour vous, qui êtes peu habituée aux morts-vivants. Si vous préférez, le terme communément admis est 'personne en situation de vitalité alternative'."

“Sinon… 'monsieur Blackwell', c'est bon pour moi. Et plus court."

“C'est bon pour moi aussi. Revenons-en à votre sujet : avez-vous un lien de subordination, ascendant ou descendant, avec la personne dépositaire de votre potentiel amour ?"

“Euh… Non, monsieur."

“Alors, j'ai le plaisir de vous rassurer : rien dans le règlement ne s'oppose à vos sentiments."

“Eeeuh, bien… Et aussi, c'est une femme."

“Nous sommes une administration moderne, soyez sûr que nous ne discriminons aucune orientation sexuelle ou romantique. Si vous rencontriez néanmoins une discrimination," il me note un nom et un numéro sur un papier, “contactez ce responsable des ressources humaines qui vous assistera. Ou vous pouvez passer par moi, si vous préférez un médiateur qui vous est plus familier. Je me rendrais toujours disponible."

Je soupire. “Jacques… vous êtes à la fois le plus insupportable et le plus adorable des gratte-papiers. Mais, par pitié, reposez votre stylo. J'essaye de vous parler… de sentiments. Comme à un ami, pas comme à mon ex-chef, vous comprenez ? Ce n'est pas à propos des procédures. Vous pouvez faire ça pour moi ?"

Il glisse son stylo dans sa poche de chemise. “Julie, vous avez toute mon attention amicale."

Je ferme les yeux, j'inspire, et puis je lui déballe tout ce qui me vient dans le désordre : “J'ai rencontré cette femme, qui est magnifique, magnétique, impressionnante, forte ! J'ai envie d'être avec elle, j'ai envie d'être comme elle… Mais je ne sais pas si je l'aime, ou si je l'admire, ou si… je suis juste excitée… Elle est dans des bails plutôt intenses et… et j'aime ça, mais je ne suis pas sure d'aimer aimer ça. Vous comprenez ? Je ne sais même pas si je suis vraiment lesbienne ! Je suis tellement une asociale… si ça se trouve, je suis en train de me monter la tête parce que quelqu'un s'intéresse enfin à moi, et si j'avance plus je vais m'apercevoir que je ne l'aime pas comme ça, et ce sera horrible, et je ne saurais pas comment m'en sortir, et je lui ferais de la peine !"

Aussi imperturbable que jamais, il laisse passer un court moment, au cas où j'aurais encore des confessions en réserve. Puis : “Vous m'exposez exclusivement votre point de vue. J'en déduis que vous n'avez pas encore discuté de cette situation avec elle ?"

“Non, enfin si en quelque sorte, enfin pas vraiment… Comment vous expliquer..." Bon, il sera muet comme une tombe et au point où j'en suis : “C'est Bryne. Nous avons… 'joué' avec Bouc, pour que je n'aie plus peur de lui. C'était bien. Elle ne me parle plus depuis, mais elle l'a autorisé à m'avouer des choses."

“Une forme de médiation, en somme. Que vous a-t-il avoué ?"

“Qu'elle m'aimait beaucoup… amicalement, et plus. Mais qu'elle craignait de m'effrayer, surtout en ce moment où je rattrape mon manque de formation comme je peux. Elle se tait aussi pour ne pas me mettre, indirectement, en danger sur le terrain…"

“Bien. Tout ceci est très positif. Bouc est une source fiable : si vous êtes certaine de ne pas avoir accidentellement déformé ses propos, il est établi que votre attirance est mutuelle, que Bryne tient à votre bienêtre et à votre sécurité, et qu'elle est ouverte à une 'simple' amitié tout autant qu'à une relation plus intime. Vos possibilités sont donc largement ouvertes, et vos chances de trouver un arrangement mutuellement satisfaisant excellentes. Une fois que vous aurez mieux cerné vos propres désirs."

Il est rassurant avec sa voix monocorde. À l'écouter, tout parait si simple ! “Vous voulez dire que… si j'essaye, mais que… la magie ne prend pas, ce ne sera pas si grave ?"

“C'est mon avis, en effet. Bryne est une sorcière, et… elle est expérimentée dans les domaines du désir, qu'elle aime pratiquer sous des formes multiples. Ne craignez pas qu'elle attende de vous un rôle prédéfini et inflexible. En revanche, je dois vous avertir qu'une union exclusive avec elle serait hautement improbable."

“Waouh… c'est bon à savoir…" J'y réfléchis. “Je ne pense pas que ça me pose de problème, mais c'est bien que vous me préveniez. Donc, je peux devenir une de ses amies ou une de ses amantes ?"

“Entre autres. Ne vous enfermez pas vous-même dans des choix binaires : lesbienne ou hétérosexuelle, amie ou amante, sexuellement active ou non. Je vous conseille d'écouter votre cœur sans chercher à vous coller trop vite une étiquette. Trouvez ce qui vous convient le mieux. Cela peut même fluctuer avec le temps et votre humeur."

“Toutes ces possibilités… ça complique, c'est vertigineux."

“Certes. Mais vous verrez que tout tend à se décanter rapidement en expérimentant. Rien ne vaut la pratique."

“Waouh. Je ne savais pas que vous étiez aussi pointu sur le sujet, monsieur."

“De mon vivant, j'ai divorcé cinq fois : je sais d'expérience tout ce qu'il ne faut pas faire en amour."

“Qu'est-ce que je ne devrais pas faire, alors ?"

“Ce que je soupçonne que vous prévoyez de faire : attendre la fin de votre formation en espérant que Bryne prenne alors l'initiative. C'est une solution d'évitement, facile, par laquelle vous vous épargneriez une communication franche avec elle. Ce qui serait à terme mauvais pour vous deux. En outre, chaque jour d'attente sans vous confronter à la réalité augmentera votre angoisse, et risque de vous enfermer plus avant dans des scénarios imaginaires."

Là, il vient de me souffler. "..."

“Julie, puisque vous m'avez demandé de vous parler en ami, m'autorisez-vous une suggestion peu professionnelle ?"

“Je… oui ?"

“Un véritable ami, c'est une personne qui vous donne des coups de pied au cul quand vous en avez besoin. Il faut vous secouer, Julie, et non procrastiner en théorisant des heures avec un fonctionnaire, comme une excuse sans risque pour continuer de ruminer dans votre coin. Agissez dès ce soir, après les heures de travail ! Allez rendre visite à Bryne, et baisez-moi cette sorcière, non de Dieu ! ou son familier ! ou faites quoi que ce soit de sincère et fou qui vous fera vibrer une fois sur place !"

"..." Attends, quoi !? “J-je…" Putain, il a raison ! “Oui ! Oui, monsieur ! Je vais le faire ! Merci !"

Il hoche la tête d'un air satisfait. “Bien. Avant de partir, accepteriez-vous d'évaluer informellement cette interaction amicale, afin de m'aider à m'améliorer ?"

“Vous avez été super, monsieur !"

“Excellent. Meeting très productif. Oh, et n'oubliez jamais les trois 'C' d'une relation durable : Communication, Communication, et Communication."

Je serre le combiné du téléphone, en tortillant nerveusement son fil autour d'un de mes doigts.

Une voix féminine me répond : “Département invocations de basse sécurité, bonjour !"

“B-bonjour. Je voudrais parler à Bryne Ulriel, s'il vous plait. Je crois qu'elle est chez vous en ce moment ?"

“Un instant…" Bruit de feuilles. “Madame Ulriel est bien ici, mais elle est actuellement en session d'entrainement. Puis-je prendre un message ?"

Mon cœur vacille entre la déception et le lâche soulagement. J'avais couru au téléphone le plus proche dès ma sortie de la salle d'interrogatoire, tant que j'en avais le courage. Est-ce que je vais me débiner plus tard ? “Oh… Euh, c'est personnel… tant pis, merci…"

“Ce serait long ?"

L'espoir renait ? “Oh ! Non ! Deux minutes, pas plus !"

“Je vais voir si elle est disponible. Ne quittez pas, s'il vous plait."

Elle me met en attente musicale avant que j'aie eu le temps de la remercier. Je me tape cinq bonnes minutes de musique classique —une boucle d'une vingtaine de secondes, en plus—, en me rongeant les sangs.

Puis un cliquetis l'interrompt. À l'autre bout du fil, j'entends d'abord un long hurlement/ululement monstrueux. Ensuite, la voix de Bryne est lointaine, comme si elle ne parlait pas directement dans le combiné. “Pspspst ! Silence, Xylkrom ! Couché, garçon ! Pas bouger !" Le second rugissement est plus faible et gémissant. “Non ! calme. Tu attends." Silence. Puis sa voix devient forte et claire. “Allo, Julie ?"

“Bryne! Je te dérange ?"

“Pas du tout ! Ça me fait plaisir de t'entendre ! Comment vas-tu ? Ça se passe bien, l'entrainement avec Bouc ?"

Je suis si concentrée sur ce que je dois lui dire que je n'entends même pas ses questions : “C'était incroyable, avec Bouc, ta démonstration ! Tu étais incroyable ! J-j'ai vraiment aimé et… et j'ai envie de plus. Je voudrais te voir, ce soir si tu peux. Je veux essayer plus de trucs fous, mais je ne sais pas trop quoi. Je ne suis pas sure d'être lesbienne, mais si tu veux bien, je suis certaine de vouloir au moins être ton amie."

Il y a un court silence —je l'ai sans doute surprise—, et je panique. Heureusement, la chaleur de sa voix me rassure vite. “J'ai vraiment aimé aussi, tu étais adorable. Et je suis partante pour te montrer d'autres trucs fous, et voir si tu en veux plus. Tu ne seras obligée à rien. Je veux bien devenir plus que ton amie, mais si tu découvres que ça n'est pas pour toi, je serais heureuse aussi de n'être 'que' ton amie. Aucune déception : je prends ce que le monde m'offre, savoure le moment présent, et ne rend rien inutilement compliqué."

“Je peux venir ce soir, alors ? C'est vrai !"

“J'attendrais ta visite avec impatience ! Tu préfères me voir seule, ou j'invite aussi Bouc ?"

“Ah, je… il m'a dit que, que tu faisais… des trucs sexuels avec lui…" Ma voix s'éteint sur la fin.

“C'est vrai. Il t'a donné des détails ?"

“Non, très peu." Merde, je m'ouvre à elle et je ne lui parle que de Bouc. “D-désolée. C'est pour toi que je veux venir !"

“L'un n'empêche pas l'autre. Et puis, j'ai l'impression qu'il est bien utile pour percer ta coquille… c'est moins effrayant de jouer avec moi à le tourmenter que de m'affronter directement, n'est-ce pas ?"

“Je… suppose."

“Vois-le comme un jouet, une activité. Comme un plateau de jeu de société. Tu viens me voir moi, mais pour ce soir, on va jouer avec lui. Sauf si d'autres envies te prennent sur le moment. OK pour toi ?"

“Oui… J'ai très envie."

“Juste pour que je dose bien l'ambiance : tu as envie qu'on y aille doucement, ou tu te sens curieuse des choses les plus crues que je lui fais ?"

“J-je suis curieuse…"

“Et après, ça te tenterait une petite ballade en ville et un restau, ou tu préfères une relation purement ludique ?"

“Ça me tenterait aussi."

“Cool ! Everything goes, mais en douceur." Il y a un lourd grondement en fond. “Je vais devoir te laisser : Xylkrom est moins bien dressé que Bouc, et s'il s'impatiente trop il va tout casser. Merci d'avoir appelé : c'était courageux ! Tu ne le regretteras pas ! À ce soir !"

“À ce soir !" J-j'ai réussi ! C'était aussi simple que ça ?

Le “jeu de société"

Bryne avale le dernier biscuit apéritif. “On joue ?"

“Oui !" Après un moment calme et complice avec elle, à discuter de sujets “normaux", j'ai recouvré ma sérénité. Je me sens prête à expérimenter. Et très excitée.

Comme la plupart des membres spéciaux de l'équipe, la sorcière possède un petit appartement sans fenêtres dans le complexe sous-terrain. Nous nous trouvons dans le salon, cosy et intime, avec le même plan et les mêmes meubles standards très simples mais solides que les autres logements du cru.

Bouc, à qui nous n'avons même pas adressé la parole jusque là, est nu et agenouillé dans un coin, face contre le mur et mains derrière la tête. J'en étais venu à l'oublier, mais je ressens un agréable pouvoir à me rappeler qu'il attend notre bon vouloir. À notre entière disposition.

Sa maitresse amène un coffre sur la table. “Bon, je vais te montrer les instruments que j'ai choisis. Si tu as des questions, ou s'il y en a que tu n'aimes pas, n'hésite pas à me le dire."

“Compris." Elle sort en premier une muselière —avec bâillon très phallique inclus—, une paire de menottes en cuir, et des petits cadenas avec leurs clés pour verrouiller le tout. “Oh, on va avoir besoin de l'attacher aujourd'hui ?"

“Pas du tout, Bouc est un bon garçon, on n'a jamais besoin de l'attacher. On l'attache pour le plaisir."

“Complètement à notre merci, comme quand tu l'avais mis dans une boite."

“Mais en plus interactif !" Elle sort un tube de lubrifiant et un énorme dildo rose semi-transparent.

“Waouh… tu… tu va lui mettre ça dans le…"

Elle prétend hésiter. “Hum, je ne sais pas ? Seulement si, toi, tu ne le fais pas. Tu en dis quoi ? C'est trop ? C'est cool ?"

J'étudie l'objet avec fascination. “Est-ce que ça va… euh… être dégoutant ?"

“Non, ce n'est pas dégoutant si ton soumis s'est bien nettoyé avant… ou s'il a un métabolisme basé sur la combustion."

“Ah… Je… je veux bien essayer, alors."

Elle me récompense d'un clin d'œil mutin. “Tu vas voir, c'est amusant de pénétrer fermement un mâle avec un jouet bien plus gros que lui. Ça leur apprend l'humilité !"

L'objet suivant est un assemblage de petites lanières de cuir, cousues ensemble et équipées de boutons pression. “C'est quoi, ce truc-là ?"

“Un harnais pénien. On va lui mettre autour de la base du fourreau et des bourses pour le 'présenter'."

“Le présenter ?"

“Ouaip : tirer le fourreau bien en bas, pour qu'il reste 'sabre au clair', et bien caler ses testicules pour plus facilement jouer avec."

“Jouer avec… son 'sabre', ou ses… hem… 'bijoux' ?"

“Les deux. On va le masturber, mais sans le finir. Et on va lui torturer les 'bijoux' en même temps. Dis-moi, tu n'es pas très dirty talk, ou c'est juste le manque d'habitude ? Pour savoir comment je parle."

Je bugge brièvement et je tourne tout rouge. J'étais venue pour une expérience folle, mais jusqu'à ce que mon amie me révèle ce plan, je n'arrivais pas à visualiser de détails. Je crois que ce soir va être encore plus intense qu'étrangler le pauvre biquet ! Du coin de l'œil, je le vois queue et oreilles basses.

“Trop ? Trop vite ?"

“N-non. Euh, dirty talk, c'est quoi ?"

“S'amuser à parler cru. Par exemple, si je te dis que 'Bouc est une petite salope docile, et qu'on va le faire couiner en lui broyant les couilles à chaque fois qu'il sera trop près de jouir', c'est inconfortable ?"

Je rougis encore plus. Mes oreilles sont en feu ! “U-un peu… mais c'est aussi un peu excitant, je crois. Pas sure. Moi, je ne pourrais pas, par contre."

“D'ac, dirty talk, mais avec modération."

Elle sort ensuite une paire de pinces métalliques, d'où pendent des chainettes et des poids. “Et ça… on va lui… accrocher aux… c-couilles ?"

Elle rit et me caresse l'épaule. “Tu es mignonne. Ne te force pas avec le dirty talk, ça doit couler naturellement. Si tu te détends et te laisses aller, le bon niveau pour toi va te venir quand tu n'y penseras plus. Et non, on va les lui accrocher aux tétons. Un autre endroit érogène qu'il est plaisant de torturer !"

“Beaucoup de douleur pour lui ce soir, dis donc…"

Elle sort deux… longs bâtons ? Un fin et un épais. “Oui, on va le pousser un peu. Ça, ce sont des 'canes'. Pour donner des fessées sévères."

“La petite c'est pour une petite désobéissance, et la grosse pour une grosse bêtise ?"

Elle rit encore de bon cœur. “Non, c'est tout le contraire. D'abord ce n'est pas pour le punir, Bouc sera obéissant, crois-moi : nous nous offrirons le luxe d'être injustes et arbitraires. Pour le fun. Et puis c'est la petite qui fait le plus mal. Elle a bien plus de mordant. Mais la grosse ajoute un feu plus diffus en profondeur, en complément."

“Bouc est drôlement courageux…"

“Et trop mimi quand il pleure, aussi." Elle finit avec une serviette blanche. “Et ça, c'est pour garder nos mains propres. C'est tout ce qu'on va utiliser ce soir. Tu valides ? Pas de véto ?"

“J-je valide."

“Alors on est parti ! Bouc, au pied."

Bouc est vite menotté les pattes dans le dos et muselé avec un gros pénis en plastique dans la gueule. Et moi je tiens le dildo. Flexible, il ballote quand je le bouge, mais il est ferme et il pèse lourd !

Bryne a une dernière formalité avant de commencer : elle va chercher… un chalumeau à main et un briquet !? “Bon, ça, c'est la spéciale familier du feu. À ne pas utiliser sur tous les garçons, évidemment. Zéro danger, zéro douleur, ne te laisse pas impressionner… Pour lui, ce sont juste des préliminaires express : il n'y a pas mieux pour bien le démarrer."

Elle allume le truc et commence à lui passer la flamme de haut en bas sur le fourreau ! À mon grand soulagement, pas un poil ne prend feu, et si Bouc se tend rapidement et gémis bientôt… ça ne sonne pas tu tout comme un gémissement de douleur.

Il ne faut que quelques secondes pour que son fourreau gonfle, puis qu'un pénis rose et pointu en jaillisse. “Il jute un peu d'anticipation, donc ça va grésiller. Pas de panique ce n'est pas 'la saucisse' qui grille," m'informe mon amie avant d'appliquer la flamme directement sur son membre. Effectivement, il y a un court grésillement et un peu de vapeur qui s'élève quand elle se concentre sur le bout.

“Ghmm… Hhfff…" Il n'en peut plus et secoue la tête, son sexe complètement engorgé pulsant de désir et ses hanches le “pompant" dans l'air.

“Tstst, calme, Bouc." Elle lui titille les tétons du bout de la flamme, puis éteint son chalumeau. “Là, il est chaud bouillant ! Pendant que sa bite refroidit, tu vas pouvoir le pénétrer !" Elle claque des doigts. “Bouc, table."

Il va poser sa poitrine sur la table du salon et lève le derrière et la queue, jambes écartées.

“Waouh. Je fais comment ?"

“C'est facile, tu verras : il est expérimenté, alors tu n'auras pas besoin de faire particulièrement attention. Donc : tu lui mets une bonne dose de lube dans l'oignon, et puis tu pousses le jouet dedans. Vas-y lentement, mais n'ai pas peur d'y mettre de la force."

“Je lui en mets quelle longueur ?"

“Tu lui fourres tout ! Ah, et il est assez vocal, ne t'étonne pas, c'est normal."

Je regarde et soupèse l'objet. “Waouh… Tout…"

Elle lui tapote une fesse. “Cambre-toi mieux, petite trainée. Montre-nous comme tu es en chaleur !"

Il gémit misérablement, mais obéit… et un long fil liquide descend du bout de son pénis.

Mes hésitations s'effacent alors que la sensation de puissance joyeuse que j'avais éprouvée la première fois me revient… je crois bien que je dois afficher un sourire victorieux !

Mon dildo sous le bras, j'ouvre le tube de lubrifiant et lui verse ce que je pense être une dose généreuse de gel transparent sur et autour de l'anus. Je ferme le tube et le repose. Bon… Je prends le jouet à deux mains, une sous la base pour pousser et une près du sommet pour viser.

Quand je place le bout sous sa queue, elle tremble et il a un souffle puissant : le genre de bruit qu'aurait fait un cheval. Ça me rappelle comme il est fort, et pourtant comme il accepte de se faire faible pour nous. “Bon garçon, calme." Je roule le bout dans le gel, pour mieux l'étaler… et puis je pousse.

“Hnf... hf!" Ses genoux se rapprochent. J'augmente graduellement la pression et, lentement, je le vois s'ouvrir. La transparence de l'objet me laisse voir chaque détail, chaque pulsation de son anus qui se tend et serre l'intrus de façon erratique. Je le pénètre !

“Comme une pro ! Pompe un peu en avant et en arrière avant de continuer. Pour le 'graisser' à l'intérieur." Elle joue avec une de ses oreilles. “Tu aimerais bien pouvoir monter Julie plutôt que de te faire prendre, hein garçon ? Serre bien, imagine que tu donnes du plaisir à un vrai bouc. Imagine les sensations que les petites biquettes comme toi n'ont plus le droit de gouter. Tu t'en souviens encore, depuis le temps ?"

J'effectue quelques va-et-viens. Il est agrippé autour du jouet énorme, et je dois peser de mon poids et tirer fort. Mais le lubrifiant fait glisser tout ça en douceur et sans à-coups. Une machine bien huilée —qui pourtant couine, au bord de l'explosion—, mais qui se manipule avec fermeté.

“Tu peux continuer. On est gentille avec lui, ou cruelle ?"

Je rougis à nouveau. Je m'amuse trop pour mentir. “Cruelle," je murmure, et je pousse à nouveau.

“Excellent choix." Bryne tend la main et tape sur l'arrière de ses testicules, qui bondissent en avant.

Ses genoux plient et il a un gargouillement étouffé, ses doigts s'arquant comme des serres dans son dos. Le dildo me résiste tellement il se tend… et puis reprend sa traversée.

Deux secondes plus tard, une nouvelle tape suit. Je comprends. Je veux être cruelle aussi : je synchronise mes poussées avec les coups pour lui rendre la tâche plus difficile.

Le pauvre geint de façon aigüe quand je finis de lui enfoncer tout le jouet. Waouh, c'est… impressionnant. Il est toujours aussi dur malgré la douleur, et a plus “coulé" sous lui. Moi aussi je sens que je mouille pas mal dans ma culotte. Je l'ignore pour l'instant.

“Bon garçon." Bryne lui attache le harnais, qui verrouille son fourreau vers le bas et sépare ses bijoux endoloris au fond de leur sac. Elle me fait un clin d'œil ravi. “OK. Là, on commence !"

Attends, on s'échauffait juste !?

“Bouc, chaise." Elle l'aide à s'assoir, en passant ses bras ligotés derrière le dossier. Il grogne quand il pose son derrière : j'imagine que ça doit pousser le dildo tout au fond. Apparemment, il est entrainé à prendre les bonnes positions : sans plus d'instructions, il serre le dossier pour bien se caler et écartes les cuisses en grand, jambes fléchies et pieds ne touchant plus le sol.

“Ça n'a pas l'air très confortable."

“Crois-moi, les jambes fatiguées seront bientôt le dernier de ses soucis." Elle me tend les pinces lestées. “Tu veux les lui mettre ?"

“Oui !" Ses tétons sont toujours tout gonflés, depuis que la flamme les a léchés. C'est facile de les pincer. Les pinces ont l'air puissantes, mais il ne réagit pas beaucoup. Je tire un peu sur le poids, pour voir, et il m'offre un grognement poli.

La sorcière lit en moi : “C'est normal. Les pinces sont une torture qui se joue sur la durée. Elles ne lui font pas très mal pour le moment… mais ça va empirer avec le temps. Oublie-les pour l'instant : on y reviendra quand il sera mûr… et le vrai fun c'est quand on les lui enlèvera !"

“Pourquoi ça ?"

“Parce que le sang et les sensations reviennent d'un coup, et, avec, toute la douleur emmagasinée."

Elle lui caresse le dessous du pénis de bas en haut, lentement, et il se met à baver autour de son bâillon. Il souffle fort, il est tendu, mais ne gémis plus.

Elle m'explique : “On va faire ça chacune à son tour. Pour te montrer, je prends le premier tour de branlage. Je lui ai appris à se taire pendant ce jeu, et à recommencer à 'parler' seulement quand il est proche de l'orgasme."

“Que… qu'on va lui refuser, si j'ai bien compris."

Elle lui titille le bout entre trois doigts et il laisse tomber sa tête en arrière, souffle se raccourcissant vite et yeux mi-clos. “C'est l'idée. J'ai cultivé plusieurs mois de frustration, je préfèrerais ne pas les perdre…"

“Plusieurs mois !" Je suis déjà à moitié morte de désir rien qu'à la regarder ! Pauvre bête ! Mais du coup, je me mords la lèvre : “Ah, il vaut mieux que je ne m'y risque pas, alors…"

“Mais si ! Je suis sure que tu feras ça très bien… et puis au pire, je pourrais le refaire. Le risque vaut bien la peine, pour que tu découvres ça !" Elle le prend à présent à pleine main, mais sans serrer, des mouvements lents et peu amples. “Et puis, au pire, s'il part : tu le lâches immédiatement pour ruiner son plaisir. C'est très frustrant aussi."

Il frémit et souffle, et son membre pulse pour cracher un peu de liquide sur la main de Bryne.

“Bien, ça commence tranquille à monter. Tu vas pouvoir t'amuser aussi."

“Qu'est-ce que je dois faire ?"

“Ses noix sont toutes à toi, fais-toi plaisir ! Je te dirais d'y aller mollo ou plus fort au besoin : l'idée c'est de ralentir son plaisir par la douleur sans le tuer pour de bon… et de le torturer plus fort quand il est près de la libération. Pour le maintenir pile au bord aussi longtemps que possible, qu'il en pleure de frustration !"

“Comment… euh… ça marche ?"

“Tu les écrases, tu les malaxes, tu les tapes… À peu près tout fonctionne sur ces cibles de choix, laisse parler ta créativité !"

Je pose la main sur ses bijoux. J'en ai plein la paume, et il est presque brulant ! La peau dessus se rétracte et le la sens bouger. J'appuie, je les écrase doucement contre la chaise. “Hfff !" Quand j'y mets suffisamment de poids, les muscles de son ventre se contractent. Je continue en les faisant rouler.

La main de Bryne accélère, et lui flatte plus souvent le bout. “Pas mal du tout !"

Je tente de relâcher la pression puis d'écraser à nouveau. Et encore. Et encore. Je les sens se déformer sous ma paume et le pauvre ferme les yeux pour de bon, à l'agonie.

Bryne change de prise, pour surtout masser avec le pouce, et ralentit à nouveau. Il laisse échapper un couinement étouffé. “Ça monte. Vas-y un peu plus fort."

Je lève le poing et le laisse tomber. Il jappe et se recroqueville un peu. Je m'apprête à recommencer.

“Un peu trop… pas tout de suite."

“Désolée." Je m'arrête.

“Ce n'est rien, tu gères !"

Du coup, je les prends à deux mains et je les serre fort l'une contre l'autre. Il geint plaintivement de plus en plus… je me demande s'il me supplie d'arrêter ou s'il supplie sa maitresse de le finir. Probablement les deux.

À présent, elle caresse sa pointe humide d'un seul doigt : une ou deux touches. Pause. Un peu plus. Pause. “Vas-y, refais ton truc."

Mon poing tombe sur lui à nouveau. Une fois… Il ulule vers le plafond et ses pieds se secouent. Deux fois… Son pénis dance et coule, frémis. J'observe de très près ses réactions, la façon dont Bryne se contente maintenant de souffler sur lui. J'apprends. Trois fois…

Il fond en sanglots et mon amie s'arrête. “Maintenant, plus doucement. On le laisse redescendre un peu et on recommence."

Je lui roule les noix sur la chaise moins cruellement tandis qu'on attend son silence. Quand les grognements étouffés et désespérés se muent en gros souffles de cheval, elle le reprend entre trois doigts et moi j'écrase et relâche en rythme.

On fait ça deux ou trois fois. Je prends mes marques et commence à anticiper les mouvements de ma prof de torture.

Quand on le laisse descendre à nouveau, elle me fait un clin d'œil. “Ton tour ?"

J'acquiesce et nous échangeons nos places.

Comme il y a eu une pause plus longue, je commence à pleine main. Mais pas serré, mouvements lents et courts : j'imite la pro.

Bryne lui broie les parties sans fioritures. Un style simple, mais efficace. Elle en tient une dans chaque main, tirées vers le bas et bien calées, et elle presse dessus avec le pouce. Au fur et à mesure que j'excite à nouveau notre victime, je vois les muscles de son avant-bras se tendre. Quelle poigne ! Son pouce masse de bas en haut, parfois trace des cercles, parfois s'immobilise, déformant les pauvres choses de façon variées sans aucun répit, et ajustant la quantité de douleur en permanence.

J'ai beau le masturber plus franchement, du coup, il met plus longtemps à monter qu'avec moi ! Mais, enfin, je dois passer à trois doigts.

Elle… le traie, je pense que c'est le mot. Elle tire fermement un côté après l'autre en pinçant fort par le haut et en le faisant taper contre la chaise à la fin.

“Hhny !" Un tout petit cri nasal.

“Tstst, tu n'es pas encore proche, Bouc. Reste silencieux. Tu passes un sale moment, quand j'ai une complice pour m'assister, hein ?"

Elle a réussi à lui arracher un cri ! Pourtant, le malheureux encaisse admirablement. Il m'impressionne. Je suis aussi épatée d'arriver encore à l'approcher de sa limite. J'y vais au pouce.

À ma surprise, elle arrête complètement pour un moment. Moi, du coup, j'en suis au bout du doigt : il continue à couler, me fournissant un lubrifiant naturel huileux grâce auquel je m'efforce d'être à la limite du perceptible.

La raison de la pause devient claire : “Dis donc, petit père, tu sais que tu as ta chance ? Julie pourrait se rater, et je ne serais même pas fâchée. Tu penses que tu vas réussir ? Imagine ton plaisir, même ruiné, après tout ce temps ! En plus, elle ruine surement moins bien que moi !"

Il cligne des yeux pour voir au travers des larmes qui ruissèlent à présent sur ses joues, et me regarde avec supplication. Je suis décidé à ne pas lui donner cette chance ! Il sait que Bryne l'attend au tournant, mais… nous nous demandons tous les deux s'il a une chance ? “Dans tes rêves, biquette," je lui fais avec défi.

Comme elle lui a appris, il devient de plus en plus bruyant près de sa libération. Alors, elle lui saisit un testicule d'une main et serre. Puissamment ! Cette fois, ce n'est pas spécialement le pouce : elle l'englobe du mieux qu'elle peut pour l'enserrer de tous les côtés. Son indexe attrape aussi la “pointe" de l'ovale, pour la maintenir sous pression dans l'axe. Il tousse et manque de s'étouffer. De sa main libre, elle commence à envoyer des pichenettes très fermes sur l'autre orbe. C-c'est du grand art !

Il y est presque. Je suis complètement concentrée et ne le touche presque plus. Mais je ne le laisse pas redescendre.

“Quand je change de mains, tu vas pouvoir lui donner deux caresses." Elle lui écrase l'autre côté…

Je donne une caresse furtive…

Sa main précédente s'ouvre. Son cri d'agonie est déchirant !

Seconde caresse…

À peine libéré, le bijou écrasé reçoit son lot de pichenettes. Il en convulse presque ! Ça doit être horrible !

“On va le laisser descendre, puis le remonter. Prête ?"

“Prête."

“Tu arrêtes." Dès que j'obéis, elle le relâche et met une main en coupe sous ses bourses. Son autre poing s'y abat alors lourdement. Deux fois. “Eeet tu reprends." Je le re-caresse et il s'en prend trois de plus. “Et on le laisse descendre un peu plus, sinon il va finir par lâcher la purée."

“On peut changer de tour ?" Ce n'est pas que je ne m'amuse pas comme une folle avec son pénis, mais j'ai plein de nouvelles techniques de destruction testiculaire à essayer !

Je ne suis pas aussi douée que Bryne, mais j'arrive malgré tout à le faire plier sous mon poing.

“Pas mal, on s'arrête là. Reprends ton souffle, Bouc."

Déjà fini ? Je comprends —le malheureux est à ramasser à la petite cuillère—, mais lancée comme j'étais, j'aurais voulu continuer.

Après une minute de suspense, elle tend la main vers une des pinces. Je les avais oubliées ! “Une chacune ?"

“Oui !" Ce n'est pas fini !

Nous ouvrons chacune une pince et, comme promis, il saute presque de sa chaise. Ses tétons sont si rouges ! Nous les tirons, les triturons et les pinçons, et il danse avec des gémissements délicieux.

Lorsqu'il redevient moins réactif, elle claque des doigts. “Bouc, table."

Il reprend sa position précédente sur la table, et elle le suit. Elle attrape la serviette au passage, et s'en sert pour saisir le dildo sans se salir les mains. Après l'avoir secoué de haut en bas, elle l'extrait, pour le déposer roulé dans la serviette sur la table.

Son anus reste béant…

Elle va ensuite chercher les deux canes. “Bien ! Pour une fessée agréable, on commence par la moins sévère, pour 'échauffer' le maso progressivement, et on passe ensuite à la plus sévère, pour l'envoyer droit vers son rush d'endorphine. Mais pour une fessée sauvage, tu pars comme une brute avec la sévère, et tu fignoles avec l'autre sur un cul déjà lacéré !"

Elle m'offre la grosse cane et se place sur le côté du familier.

“Les parties sans danger —tu veux éviter les nerfs et les os—, vont d'ici à ici. Dans le gras bien charnu." Elle tapote la canne sur une bande de son derrière pour me montrer. “Il n'y a pas besoin d'une grande force. La précision est le plus important, et pour un bon impact, il suffit d'un élan ample et de viser comme si tu voulais passer cinq centimètres au travers."

Elle tire la cane loin de lui, et l'abat dans un mouvement souple, bien parallèle. Je la vois mordre la chair, qui est secouée : ça parait bien plus violent que ce que j'aurais attendu d'après son geste mesuré. Bouc lève un sabot et frappe le sol. “Hhsss…"

“Allez, on dit trente chacune." Et la fessée continue. “Je t'ai donné la cane la plus faible, car avec la mienne, une débutante risquerait de percer sa peau."

C'est moins varié que l'exercice précédent, ce qui me permet de me calmer et de me détendre en regardant. Le son rythmique est hypnotique et apaisant. Comme d'habitude, le familier encaisse admirablement, mais ses défenses s'écroulent inexorablement avec le temps.

C'est à moi. Je commence doucement, pour être sure de bien maitriser l'outil et de bien viser. C'est assez facile, alors je m'enhardis et j'y mets plus de cœur. Mes trente me semblent passer en un instant.

“Et tu peux lui remettre le dildo : ça complète le cycle. Utilise la serviette pour ne pas te mettre du lube plein les mains !"

“Le cycle ?"

“Ouaip ! On recommence…" elle me regarde avec un œil joueur… “jusqu'à ce qu'une de nous deux n'en puisse plus de désir et supplie l'autre d'arrêter. Et quand ça arrivera… on avisera. Go !"

Je crois qu'on l'a fait sept ou huit fois, mais je ne suis plus certaine. Bryne n'avait pas menti en prétendant que son familier était d'une endurance surhumaine : je doute qu'aucun homme n'aurait pu supporter ce qu'on lui a fait subir. En plus, on a un truc pour tricher : lorsque même lui commence à débander sous la douleur, elle lui repasse un bon coup de chalumeau et “ravive sa flamme" ! On essaye de faire ça pendant les fessées, qu'il refroidisse et qu'on ne se brule pas les doigts en le masturbant !

Le scénario se répète de façon de moins en moins variée alors que je gagne en expertise. Pourtant je ne me lasse pas. La sensation de contrôle absolu, la profondeur du sacrifice de soi que le familier nous offre, privé de dignité, de plaisir et de merci… je me régale. Je n'ai plus de honte ou d'atermoiement moraux, je suis dans un état second.

Je pourrais continuer pendant des jours. Enfin, c'est ce que je croyais jusqu'à ce que le besoin impérieux de… m'occuper un peu de moi perce ma bulle et me ramène à la réalité. J'ai BESOIN de jouir. Maintenant !

“Bryne… tu… tu as gagné, je me rends ! On arrête ! Il faut que… j'ai besoin de… je… je…"

Elle lève les bras au ciel de victoire. “Yes! J'ai failli craquer avant ! T'es une teigneuse : avec ton air de ne pas y toucher, je t'aurais crue assez frustrée pour m'offrir une victoire plus facile."

Je lui tire la langue. “Tricheuse ! Mais, vraiment… il faut faire quelque chose pour moi, là !"

“OK, pas de panique. Bon, pour un premier rencard, je ne vais pas pousser mon avantage et te faire faire des choses que tu regretterais plus tard : on prendra le temps, pour découvrir si tu es bien lesbienne. En attendant, j'ai deux options pour toi : un petit vibro pas piqué des hannetons —il ne m'a jamais fait défaut— et un peu d'intimité dans la chambre d'à côté… Ou la langue talentueuse de Bouc. Mon dressage impitoyable en a fait un prodige du cuni. Si tu es assez à l'aise pour ça, tu vas passer un moment inoubliable."

“Et toi ?"

“Petit vibro avant de finir la soirée, langue plus tard cette nuit en pensant à toi. Ne t'en fais pas pour moi : c'était un plaisir de jouer avec toi !"

J'hésite. J'ai envie d'essayer des choses, même si je lui suis reconnaissante de ne pas me pousser trop vite. “Je… tente la langue…"

“Tu ne vas pas le regretter !"

“Et… tu aurais envie de regarder ?"

“Tous les jours ! Tu es sure que tu veux ?"

“Oui."

Il est temps de conclure

Me voici à demi nue —j'ai gardé le haut, j'aime ce contraste avec l'animal devant moi—, alanguie jambes écartées sur un fauteuil confortable.

Bryne me couve du regard, assise à l'envers sur la chaise et reposant ses bras croisés sur le dossier.

Bouc est à genoux entre mes jambes, débarrassé de sa muselière mais toujours menotté. Il attend mon autorisation pour commencer. Il est avachi, son souffle encore lourd et court bien chaud sur ma peau… je me demande si ce qu'il sent d'en bas exacerbe ses besoins inassouvis? S'il s'est calmé, les larmes et la bave sur son visage, et de légères traces des lanières de sa muselière sur ses lèvres, lui restent de cette séance humiliante. Il est attentif.

La sorcière m'a suggéré que je pouvais placer un pied sur ses testicules, et les écraser au sol pour le motiver. J'aime énormément l'idée, et tourne le scénario dans ma tête : le faire frissonner encore lorsque j'atteindrai mon orgasme sur son visage, peut-être continuer à peser dessus de tout mon poids un moment pendant que je me détendrais ensuite… Quelques petits coups entre ses jambes par surprise, peut-être ?

… mais pas aujourd'hui. Là, j'ai atteint la satiété de ce côté. J'ai surtout envie de le laisser faire tout le travail et de me reposer. Et puis… il m'a tant donné que je lui souhaite sincèrement de passer un meilleur moment à présent. Pas au point de lui donner ce qu'il doit désirer de toutes ses forces, sa frustration est trop précieuse et elle appartient à sa maitresse, mais je vais être gentille.

J'ai aussi une pensée pour le dernier mec qui m'a fait l'amour. Son insistance à m'appeler “bébé". Comment il me plaquait sous lui en pensant que me montrer sa force balourde m'exciterait… alors que j'avais juste peur qu'il me fasse mal avec son gros machin. Les préliminaires en une minute à base de pétrissage de poitrine. Sa tête de con et son grognement quand il avait fini en moi sans me donner de plaisir… et comme je n'avais pas protesté à ce qu'il s'arrête trop tôt, parce qu'il m'avait fait mal, la brute.

Bouc est vraiment une bête, probablement en rut comme jamais à cet instant, puissante. Et le calibre sa langue ridiculise le chibre qu'il m'avait effrayé. Pourtant, je n'ai aucune peur cette fois-ci. Je sais qu'il sera doux, tendre et attentionné. Qu'il sait faire. Qu'il s'occupera de mon plaisir.

Je hoche la tête et me détends. “Tu peux."

Il rampe plus près sur ses genoux, et place un baiser entre mes jambes. Puis trace délicatement le bout rond de son museau sur mes lèvres. Très doux. Je soupire. Je suis si trempée que sa fourrure, fine à cet endroit, colle légèrement sur moi. Une langue brulante sinue, brièvement, me goutant sans chercher à m'entrouvrir, et il pousse son nez en avant. Il se loge contre moi et applique de gentilles pressions qui suffisent à faire raccourcir mon souffle.

C'est agréable. Un soupçon, minuscule encore, de plaisir… et un torrent de besoin. Je dégouline sur son menton et j'agrippe le fauteuil… Je suis sur le point de lui ordonner de m'en donner plus ! tout de suite ! quand il pousse sa langue sous mon clitoris.

“Haaahaahh!" La pointe agile chatouille, puis masse sa cible et fait trembler ma voix. Je me sens dure et gonflée en dedans, par là, et… “Hfffputain !" Par surprise, il tire la langue plus loin. Sa longueur glisse, humide, ferme sous mon petit bouton, tandis que la pointe me pénètre. Pas trop loin. Je me tends en réflexe autour de lui. Il recule. “Mmmerde!" Ce glissement fait frémir tout mon corps ! Sa langue fléchit de droite à gauche pour donner un peu d'amour à mes petites lèvres… puis plonge à nouveau un peu plus loin. “Bordeeel !" Pas trop loin, pas trop vite. J-juste bien.

J'aperçois l'air attendri de Bryne qui me voit jurer comme un charretier, en sueur et déjà à bout de souffle, à chaque mouvement du mâle !

Il courbe vers le haut et pousse. Je me sens remplie, comme attrapée en douceur par l'intérieur. Je suis en train de m'ouvrir plus, naturellement et de lui remplir la bouche de mes sucs. Son nez et ses lèvres reviennent à la charge sur mon clitoris, maintenant bien maintenu, pour des pressions répétées pendant que sa langue s'immobilise. S'immobilise, mais se tends parfois par surprise, comme si elle pulsait en moi.

C'est bon ! Mon plaisir monte vite ! Il pourrait, j'en suis sûr, me “finir" en un instant, alors qu'il bouge si peu ! Mais il est précautionneux. Il fait durer. Je halète pour de bon : d'habitude, je ne reste jamais à ce niveau de plaisir, que je n'ai envisagé que comme une marche sur le chemin de l'orgasme ; j'en découvre les subtilités. Intense, sans être aussi dévastateur, il gagne du terrain au creux de mes reins sur la durée. Tous mes nerfs sont en feu, je ne suis que sensualité ! Pourquoi je n'ai jamais essayé ça, c'est incroyable !

J'ai un cri de petit animal torturé quand sa langue donne un premier à-coup. Il pousse. Petit à petit. Calme et méthodique. Et des parties profondes de moi qui ne m'ont jusqu'ici donné que de la douleur lorsqu'on les a pénétrées… lui cèdent graduellement le passage, s'étirent à leur rythme sans y être forcées. Pourtant, il finit par presser fort : il dose, mais je me sens si… remplie de lui !

J-j'y suis presque. C'est moi qui gémis de façon suppliante à ce point. Et sa langue se rétracte. Puis revient. Et encore. Je jouis. Longtemps. Il ralentit en parfaite synchronisation avec mes contractions, pour finir logé à nouveau tout au fond : après m'avoir activement accompagné, il reste là, une chair ferme et chaude autour de laquelle je convulse… ce qui me donne de nouvelles sensations. Mon corps se finit tout seul pendant un moment interminable, si intense que c'en est presque intolérable.

Enfin, je m'effondre. Meilleur orgasme de toute ma vie.

Bien qu'épuisée, je parviens à sourire à Bryne… et me crispe lorsque… une vague ? Je n'ai pas le temps de comprendre la sensation que mes muscles y répondent en réflexe et qu'un plaisir insensé explose une seconde fois.

“Oh, chérie… tu croyais vraiment qu'il en avait déjà fini avec toi ?"

Je n'en peu plus ! Mais je ne veux pas que ça s'arrête ! La vague encore… je me souviens de la démonstration de Bouc au réfectoire, de l'agilité de sa langue, et je comprends : elle ne bouge plus vraiment… mais elle presse, masse, joue avec moi. Il sait si bien déclencher ces convulsions automatiques en moi que je ne saurais dire à quel point il me donne du plaisir ou me force juste à m'en donner toute seule.

Je suffoque presque, j'en pleure. Je suis sur le point de demander grâce quand, enfin, il ralentit puis s'arrête. Je me sens toute détendue et chaude à l'intérieur. Je réalise que je suis de guingois dans le siège, dans une position improbable. Qu'importe. J'inspire l'air à grandes goulées.

Sa langue pousse à nouveau. “Hhfff !" C'est pas vrai !? Il n'était pas au bout !? Rien en moi n'a plus la force de lui résister et il avance sans difficulté. J'ai l'impression d'être obscènement distendue et gonflée, sans pourtant la moindre gêne : je découvre que, entre les bonnes mains, mon corps à des limites qui dépasse mes attentes.

Il tend et détend son muscle deux ou trois fois… et revoilà cette plénitude préorgasmique. Mais plus forte… Ou est-ce autre chose ? Je me tends et me détends en dedans, hors de tout contrôle mais lentement… comme un orgasme trop épuisé pour fonctionner normalement. Au ralenti. Plus doux et rond. Qui me fait frémir sans me coupler le souffle ni oblitérer mon esprit : une intensité plus graduelle et plus durable. Une que je peux savourer sans être sur le point de supplier qu'elle arrête. Une toute nouvelle sensation… exquise.

Il m'en offre plusieurs éternelles minutes avant que, complètement drainé, mon corps arrête de réagir. Alors, sa langue va et vient un moment en moi, plus caressante que stimulante, le temps que je redescende de mon nuage.

Puis il se retire, m'embrasse, et recule pour reprendre sa position de départ. Son museau est trempé. Je reste béante et inondée, apaisée par l'air frais et le vide laissé par son départ. Ses yeux rouges m'observent avec espoir.

“Hfff… b-bon… bon garçon…" J'arrive à peine à murmurer.

Il lâche un grognement ravi.

Bryne se lève, et vient lui remettre sa muselière. Puis lui enfile ma culotte comme un masque sur le nez, accroché derrière les oreilles. “Je t'en prêterai une des miennes, le temps de te la laver." Elle claque des doigts. “Bouc, à ta place."

Il retourne au coin.

Il me faut un moment pour me remettre, que la sorcière me donne sans me brusquer.

“C'était… Waouh, je… je ne savais même pas que mon corps pouvait faire tout ça."

“Et encore, là, il n'était pas au max : il te découvrait et prenait ses marques."

“Tu plaisantes !?"

“Même pas."

“Waouh…" Je regarde le familier, à genoux contre le mur. “Eeet, on le laisse comme ça ?"

“C'est notre rituel les jours de jeu : je l'utilise, puis je le range et je me détends. Il attend pendant que je me repose, lis un moment, ou regarde un petit film. Et puis, quand j'ai à nouveau envie, je le fais revenir ; ou quand je décide que c'est fini pour ce soir, je le libère."

“C'est vraiment ton jouet."

“Ouaip ! Mais c'est aussi mon petit chouchou qui a parfois droit à ses câlins et à de l'affection pour lui rappeler comme je l'aime. Là, par exemple, pendant que tu vas aller prendre une douche, je vais passer un moment avec p'tit vibro… mais après je le libèrerais pour un peu d'after-care. Et, si tu es d'accord, il viendra avec nous pour le restau et la balade."

“Oui, bien sûr !" À l'évocation de la douche, je me rappelle comme je suis en sueur. Je renifle l'air, mais ce n'est pas ma propre odeur qui m'assaillit. “Vacherie ! Ça sent le bouc !"

Elle rit. “Ça t'étonne ? T'inquiètes, j'ai des bougies parfumées très efficaces contre les biquettes en chaleur. D'ici cinq minutes, ça ira déjà mieux."

La fin de la soirée fut complice et agréable. Plus normale, moins intense : c'est agréable aussi, surtout après des émotions fortes. Je reste épatée par la façon dont Bouc peut passer en un claquement de doigts de pathétique soumis extrême à ami plein d'humour ou professeur sérieux.

Ma relation avec Bryne commence pour de bon.

J'aime enfin mon nouveau travail et y ai des amis.

Entre les cours de Bouc, savoir qu'il me protègera sur le terrain, et la sorcière qui m'a promis de me montrer “d'autres trucs fous" au département invocation, je me sens d'attaque pour le terrain !

Bref, une nouvelle Julie vient de naitre !

Oh ! Il faut absolument que je trouve un truc pour remercier Blackwell !

J'envisage le mug “best boss ever" : pour n'importe qui d'autre, ce serait super tarte… mais j'ai l'intuition que la tartitude lui passerait loin au-dessus de la tête, alors que ma sincérité pourrait le toucher.

Il faudra juste que je lui dise que c'est pour ranger tous ses stylos, parce que je ne suis pas sure que les morts-vivants boivent.

Fin.