Towards a New Era - FR - Chapitre Pilote

Story by Ikita on SoFurry

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"Après de nombreuses années à se battre pour le droit à vivre des Hommes-Bêtes au sein l'Empire-Dieu, Waru, un vieux sorcier félin, prend le temps de se remémorer et de coucher par écrit les chroniques de ses aventures qui l'amenèrent de simple adolescent perdu dans un monde injuste et dangereux à héros de tout un peuple, en révélant au passage de dérangeantes vérités et le prix que lui et ses compagnons ont dû payer pour éviter une sombre menace de déferler sur le monde."

Ceci est le pilote d'un roman que je prépare, afin de prendre la température. Je ne sais pas encore si je vais poursuivre, mais si j'ai une bonne réception, je travaillerai rapidement sur la suite pour en faire une série régulière. J'espère que vous apprécierez !

The English version is on-going and will be released as soon as possible. :D


Vers une Nouvelle Ere

Chapitre Pilote

Vêtu de ma cape de lin, j'arpente les rues d'Altia en direction de ma demeure. J'avance lentement gardant le réflexe de dissimuler ma queue à la vue de tous. En ce jour du vingtième anniversaire de la Félicitée, alors que lupins, félins et autres hommes-bêtes de toute taille et nature défilaient dans les rues de la capitale épris d'une douce ferveur de liberté et d'égalité, je me souviens encore des brimades et des jugements du passé. Je me fais trop vieux pour me laisser à l'exaltation de la jeunesse.

Nous nous sommes battus de longues années pour que l'Empire reconnaisse notre droit à exister pleinement et vivre aux côtés de l'Humanité comme des égaux. Il faut dire que la Nuit Eternelle avait beaucoup aidé à changer le point de vue de l'Empire-Dieu sur ses ouailles. Je peux m'enorgueillir du rôle que j'y ai joué, comme celui de ma moitié et bien d'autres. Je continue à avancer empruntant de plus discrètes ruelles et laissant derrière moi les cris de joies et les chants.

Après quelques minutes, j'atteins enfin les portes du manoir familial. Mon amour de toujours est encore à l'autre bout de l'empire en train de mater les rebelles de la Trinité. Nos enfants eux aussi vivent loin de la maison, étudiant et explorant les ruines des civilisations que nos ancêtres avaient bâtis dans les temps primitifs.

Je monte l'escalier vers mon bureau et m'installe sans tarder à mon pupitre non sans avoir jeter négligemment ma cape sur un fauteuil. D'un geste vif, j'attrape ma plume, la trempe et me prépare à écrire. Je sens mon heure venir lentement et je souhaite que l'on se souvienne du prix qu'il a fallu payer pour en arriver là, des sacrifices et des choses inavouables que nous avons faites.

Ainsi commence mon histoire.

En l'an de grâce 628 après la fondation de l'Empire d'Eden, le monde connu était unifié. Des îles glacées du Nord Phrigien, en passant par les océans de sables du Dremir jusqu'aux forêts profondes et sauvages de Dagan, nul ne pouvait se soustraire à l'autorité de l'Empire-Dieu. La bannière impériale flottait jusqu'aux plus hautes montagnes du monde, aussi haute que l'humanité avait d'estime pour elle-même et elle seule.

La Trinité, fondement du pouvoir impérial et de la hiérarchisation de la vie, s'appuyait sur cette hégémonie pour oppresser tous ceux qui étaient inférieurs à l'Humanité selon le Dieu-de-toute-chose.

Les plantes étaient au plus bas de l'échelle au même niveau que les bêtes, n'existant que pour nourrir et vêtir ceux qui leurs étaient supérieurs. Les Monstres étaient ceux parmi eux qui étaient assez intelligent pour penser et parler, mais ils en demeuraient au rang de bétail.

En haut de la pyramide se tenait l'Humanité, le trésor du divin chargé de préserver l'équilibre et l'ordre sacré. Ils étaient les maîtres du monde et tout le reste valait moins qu'eux. Leur expression était le produit de la création la plus pure et la plus parfaite de Dieu.

Entre les deux se trouvaient les Hommes-bêtes, un mélange de ces deux mondes : des êtres impurs et assistants de l'Humanité dans le grand dessein de Dieu. Selon les textes sacrés, nous étions issus des Premiers Hommes qui avaient enfanté avec les animaux dans le monde primitif causant la colère de Dieu. Nous portions le péché contre nature de nos pères et nos mères sur nos corps. Parmi nous vivent les Lupins, les Vulpins, les Ursidés et plein d'autres, tous hiérarchisés entre eux. Je suis moi-même un Félin, en dessous d'un Lupin mais au-dessus d'un Avien.

Malgré la condition délétère dans laquelle nous vivions, où même un criminel humain était mieux traité que nous, nous avions toujours des oasis de liberté dans lesquels vivre. Des lieux où notre nature n'avait que peu d'importance. Des lieux où parfois l'enfer des humains devenaient notre paradis.

C'était vers l'un de ces lieux que je tentais de rejoindre en cette fin de printemps. Je marchais seul sur la Via Imperia, un ensemble de routes pavées parcourant tout le continent du Palais Impérial jusqu'aux contrées les plus lointaines aux quatre coins de l'empire. Cependant, je ne me dirigeais pas vers la Cité Glorieuse aux cent tours majestueuses. J'étais tout à l'opposé, dans les Terres Orientales, sur le chemin menant au Port du Couchant.

Je n'avais pas encore l'âge d'être un homme, mais j'étais trop vieux pour être un simple garçon. C'était dangereux pour l'adolescent que j'étais de voyager seul avec pour unique bagage un sac contenant des parchemins, ma trousse d'écriture et quelques vêtements. J'avais déjà épuisé mes vivres depuis la veille et n'avait qu'une seule hâte, atteindre ma destination.

La route était très mal entretenue et, par conséquent, en piteux état. Je trébuchais régulièrement dans les renfoncements, manquant à plusieurs reprises de tomber au sol, alors que je laissais mes pensées vagabonder pour me faire oublier la faim qui me tiraillait les entrailles.

Je laissais mon regard se perdre dans l'immensité azur de l'océan, par-delà la forêt qui la bordait en contre-bas de la falaise. Nul nuage ne clairsemait le ciel, nettoyé par la douce brise qui traversait ma fourrure tel le feuillage bruissant des arbres qui sonnait alors comme une douce musique à mes oreilles candides. Je me laissais plusieurs fois aller à l'atmosphère ensorcelante de ce tableau jusqu'à inévitablement buter dans les aspérités du pavage du chemin.

Au détour d'un bosquet, je vis plusieurs soldats près d'une charrette appartenant manifestement à une famille de félins comme moi. Je ne voyais pas leur insigne d'où je me trouvais mais leurs armures de métal et de cuir, colorées aux pigments bleus semblable aux étendues des mers centrales, ne laissaient que peu de doute quant à leur identité : les Agents Impériaux.

Ils étaient les bras armés du clergé au sein de l'armée d'Eden, ne répondant qu'à l'Empire-Dieu en personne et ses ministres. Ils étaient brutaux et zélés, s'assurant que les saintes paroles étaient respectées. Cependant, ils n'ont que faire de notre rang dans l'ordre des choses et s'attaquaient aussi bien aux humains. Ce qu'ils cherchaient était différent, plus malsain et insidieux, un mal ancestral et honni : le Flux d'Estal, la force corruptrice du Diable.

Les félins étaient effrayés. Le père protégeait sa femme et ses enfants, les tenant à distance de la lame dorée de l'Agent qui se tenait face à eux. Ce dernier agitait dans son autre main une amulette sombre d'os. Il s'agissait sûrement d'un fétiche d'Estal, un objet imprégné de cette force.

Je serrai les poings, pris moi-même d'une profonde frayeur et décidai de les contourner discrètement par les arbres en restant à bonne distance. Ils ne devaient pas me découvrir, quel qu'en soit le prix. Mais s'il y a bien quelque chose pour laquelle les Félins excellaient, c'était la furtivité.

Je retirai les lanières protégeant la plante de mes pieds et les rangeai rapidement à ma ceinture. Sans attendre, je me mis à quatre pattes comme une créature sauvage et entra dans les fourrées sur le côté droit de la route. Grâce à mes coussinets, je pouvais être totalement silencieux. Alors dans un mouvement lent et assuré, je me déplaçais dans la végétation contournant avec sécurité les Agents Impériaux.

La falaise étant proche, je dus tout de même approcher du groupe non sans une certaine appréhension. Si un seul d'entre eux m'apercevais, j'étais perdu. Ma peur était forte et elle affutait mes sens. Mes yeux s'écarquillaient et mes oreilles captaient le moindre son environnant. Je pouvais percevoir les pleurs des enfants implorant leurs parents, les cliquetis de la charrette qu'un cheval malmenait par son impatience et le glissement de métal d'épées en train d'être lentement défouraillées. J'entendais clairement ce qui était dit.

« Objet familiale ou non, les fétiches sont interdits sur tout le territoire, soutint une voix grave de citadin.

– Mais comment vouliez-vous que nous sachions qu'elle contenait de l'Estal ?! s'insurgea celui qui devrait être le père. Ma famille n'a jamais rien eu à voir avec cette engeance !

– Et je n'ai aucune confiance dans la vôtre ! Rien ne me prouve que vous ne soyez pas souillé. »

J'entendais le métal de son armure frottait trahissant son agitation. J'humais dans l'air une peur mutuelle qui se transformait en agressivité. Je me dépêchai de continuer pour m'éloigner le plus possible d'une situation à laquelle je ne voulais pas assister.

Après quelques minutes à ramper avec vélocité, je pus m'écarter suffisament jusqu'à ne plus les entendre. Je vérifiai par-delà les buissons pour constater avec soulagement que j'étais hors de vue. Je me relevai et sortis de ma cachette. J'époussetai mes pattes et mes vêtements pour ensuite nettoyer ma queue des feuilles mortes et brindilles qui s'y étaient accrochés. Non sans un sentiment de culpabilité, je repris ma route tâchant d'oublier.

Ceci était pratiquement notre quotidien à tous. Des humains sûrs de leur supériorité face à des hommes-bêtes plus forts mais paniqués à l'idée d'une purge en cas de rébellion. Cependant mon cas était différent. Il était vrai que j'aurais pu juste passer à côté d'eux sans regarder. Ils m'auraient surement laissé passer sans histoire ni intérêt, mais c'était un risque que je ne pouvais pas prendre. Pour tout avouer, j'étais moi-même porteur de l'Estal.

L'Estal, loin d'être maudite, était une force magique primitive issue du contrôle de l'esprit sur le flux naturel du vivant et de l'univers. Il permettait de créer la vie, mais aussi de l'altérer, de la changer. Mille prodiges étaient possibles pour ceux qui en étaient détenteur, mais la Trinité l'avait déclaré force maligne et dangereuse pour la rédemption de l'âme. Le pouvoir de modeler ne serait être que l'apanage de Dieu et cela le courroucerait au plus haut point.

Je ne questionnais pas ce fait, j'étais moi-même un fervent croyant et cela était d'autant plus simple que je savais mon Estal était différent. Contrairement aux autres, il n'apportait que souffrance et destruction. Le mal m'habitait réellement.

Sans me retourner, je suivis la route vers le Port du Couchant. Il me restait encore une bonne journée de marche avant d'en atteindre les portes. Le point positif de cet événement était qu'il m'avait fait oublier la faim qui me tiraillait.

Elle se rappela à mes bonnes grâces une heure plus tard, lorsque, m'approchant de la banlieue du Port du Couchant, les maisons augmentaient en nombre et, avec elles, les doux effluves de viande et de légumes du repas du midi.

Par d'habiles négociations, je parvins à obtenir du pain et du riz, en échange d'un poème qu'un paysan local voulait offrir à sa dulcinée vivant au Port. Il se nommait Darius et, pour un humain, me paraissait très sympathique.

« Que viens-tu faire ici, petit ? me demanda-t-il avec curiosité pendant que je me rassasiais.

– J'ai été invité par le prélat de la paroisse du Port, répondis-je avec timidité. Le père Hugo si je ne me trompe pas ?

– Oui, c'est bien lui. Je l'ai vu quelques fois lors des festivités régionales. Un vieil homme aussi fou que sage.

– J'ai entendu beaucoup de bien de lui par François.

– François ?

– Le moine qui s'occupait de moi à la chapelle du port d'Altia, jusqu'à ce qu'il ait des problèmes avec le Cartel des Crocs Sombres.

– Altia… répéta-t-il songeur. C'est un bien long chemin depuis la capitale provinciale. Mais connaissant sa réputation, je comprends pourquoi tu la quittes malgré le danger de ce voyage.

– J'avais tout juste assez de vivre, soupirai-je. J'y ai mis toutes mes économies et c'était à peine suffisant.

– Ne t'inquiètes pas, dit-il avec un grand sourire. Le Père Hugo a l'habitude de s'occuper des chats perdus comme toi. Il te donnera un toit et un bon travail. »

Il avait remarqué mon air triste et me caressa la tête comme un animal domestique, pensant ainsi me rassurer. Je ne l'en empêchai point pour ne pas le froisser et forçai même un ronronnement pour le satisfaire.

« Evite juste de te faire capturer par un brigand sur la route. Il y en a en beaucoup dans la région, surtout depuis que la famille du Comte a mis la main sur le commerce d'esclave. » Un frisson de peur et de malaise me traversa l'échine. « Les jeunes comme toi finissent souvent sur l'étal du marché vendu comme du bétail. »

Quelque chose dans ses yeux ne me rassura pas.

« Je… je vais reprendre ma route, balbutiai-je. Il commence à se faire tard.

– Et voilà que je te fais peur avec mes bêtises ! » s'exclama-t-il avec un grand rire.

Je ris jaune. J'avais aperçu quelque chose dans son regard que j'ai vu trop souvent à Altia : une avidité à peine voilée. Peut-être avait-il en tête de me vendre ? Ou alors voulait-il m'exploiter à quelques débauches comme certains de mes amis l'ont été par le jeu du désespoir.

Après quelques derniers mots et pour partir au plus vite, j'acceptai sans discuter de transmettre son poème à son aimée. En échange, il me donna une gourde remplie de lait de jument, un grand luxe pour moi. Je combattis intérieurement pour savoir si je m'en délecterais ou la jetterais dans un buisson.

Après l'avoir timidement salué, je sortis de sa maisonnée avec hâte. A peine avais-je mis le nez dehors que je fus assailli par la question glaçante d'une voix inconnue.

« Chef ! Ce ne serait pas le félin qui nous a évité en fin de matinée ? »

Je relevai la tête lentement, pratiquement paralysé. C'étaient les Agents Impériaux. L'officier qui avait menacé la famille de félins plus tôt m'observait de la tête au pied. Il ne portait pas son casque, découvrant un crâne chauve et luisant. Son visage était dur et il portait une large balafre couvrant son œil gauche d'un blanc nacré. Son physique était imposant, contrastant largement avec le mien. Sa seule stature était suffisante pour m'écraser avec son regard.

« Oui c'est lui, confirma-t-il d'un air dédaigneux.

– Que fait-on ? lui demanda son collègue.

– Oui, petit, que fait-on ? »

Il m'avait directement adressé sa question. Je me murais dans le silence, ne sachant que répondre. Son aura pesait sur moi. J'avais envie de fuir, mais cela signerait mon arrêt de mort. Je pouvais aussi me rendre, mais Dieu seul savait ce qu'ils me feraient. L'indécision me paralysait alors qu'il approchait lentement, la main à sa garde.

« Que se passe-t-il ? »

Darius était sorti de sa maison, sûrement curieux de cette soudaine agitation.

« Darius… souffla l'officier décontenancé. C'était donc bien ta fichue cahute.

– Henry.

– Que faisait ce môme chez toi ? demanda-t-il d'un air suspicieux.

– Absolument rien. Il a simplement fait halte et m'a écrit un poème pour Marguerite en échange d'un repas.

– Est-ce vrai, petit ? »

Je répondis par un hochement de tête rapide. Le ton de leur échange était sec. Je comprenais rapidement que mon sentiment n'était pas infondé. Alors, lorsque l'officier Henry me proposa de le suivre, mais étrangement mon choix fut rapide. Finalement, je préférais être accompagner de meurtriers que tenter de fuir seul avec un pervers dans les parages.

Nous reprîmes notre route et marchâmes sans dire mot pendant un temps. Après être sorti du hameau, loin des oreilles indiscrètes, il m'interrogea sur un ton bien plus bienveillant que précédemment. Il ne connaissait pas ma nature et, la vie du paysan, semble avoir effacé ses doutes.

« Alors comme ça tu vas au Port du Couchant n'est-ce pas ?

– Oui, je vais voir le Père Hugo.

– Alors nous allons nous revoir souvent. Il officie à la cathédrale et nous y avons établi avec son aide notre bureau de surveillance. » Il ricana. « Je vois bien à ce mignon petit visage en train de se décomposer que l'idée t'effraie. N'aie crainte, les ouailles d'Hugo sont aussi sous notre protection. Nous te protègerons des bandits comme Darius, mais seulement si tu ne fais pas de bêtise. Tu as eu de la chance de tomber sur nous. Je ne t'aurais pas donné cinq minutes de plus avant de finir dans une cage. »

J'observai alors sa lame dorée. Elle était dans son fourreau. Je vis avec un effroi mêlé de fatalisme du sang séché, mais frais, sur son fourreau. Il le remarqua.

– C'est ce qui arrive quand on fait des bêtises à la vue de tous, » m'avertit-il.

Il prit un mouchoir et l'essuya avec attention. Ces épées étaient importantes pour les agents. Elles étaient imprégnées d'Estal, en faisant ainsi des fétiches, mais même si l'on pouvait dire qu'ils combattaient simplement le mal par le mal, tout cela était plus insidieux encore. Pour la Trinité, il ne s'agissait pas d'Estal mais de Sacrum, la magie offerte par le Seigneur aux vertueux.

Cela restait de l'Estal bien sûr, mais il s'agissait là d'une des plus grandes hypocrisies de ce monde injuste. J'étais pratiquement sûr que cette vérité ne pouvait avoir échappé au Saint Siège. Cela voulait dire qu'il ne faisait que tuer ceux qu'ils ne pouvaient contrôler, même s'il y en avait qui effectivement pouvait le mériter. L'Empire-Dieu était plein de contradictions.

Je discutais avec l'agent Henry et ses subalternes sur le reste du chemin. L'officier, lieutenant et commandant de la division du Port, avait une parole assez rude et dure, mais il se montrait plus conciliant à mon égard au fur et à mesure que le temps passait. Il n'haïssait aucunement la « bête » que j'étais, mais restait fervent partisan de l'ordre naturel, chose que moi-même acceptait.

J'appris qu'il n'avait pas de famille, pour ne pas le détourner de son devoir, mais qu'il aurait bien voulu avoir un fils. Ses compagnons eux-mêmes furent plus familier avec moi. Rares étaient pour eux les occasions de discuter avec les gens de ma race. Quelques questions embarrassantes pour un adolescent furent posées, mais l'échange resta étonnamment agréable.

Le soir commençait à tomber alors que nous parvînmes aux portes de la ville. Le Port du Couchant était une grande ville fortifiée, cerclée de nombreux hameaux et villages, cultivant de vastes champs de pommes de terre, blé et maïs. Quelques petits bosquets parsemaient les bocages ici et là et une certaine quiétude régnait en ces lieux.

« C'est calme et de toute beauté ici, remarquai-je avec enthousiasme.

– Le Port du Couchant est très différent d'Altia, confirma Henry. La capitale de la province est un bouge malodorant et mal famé. Le Port est une oasis de tranquillité et de paix, bien que l'Empire-Dieu ait peu de pouvoir en ce lieu.

– C'est ce que j'ai lu avant de venir. La ville est quasiment une Cité-Etat, avec un maire élu par ses citoyens.

– Tu utilises des mots bien compliqués pour un gamin des rues. »

Je fus embarrassé par son commentaire et retourna dans une timidité que j'avais temporairement quitté. Le lieutenant ria à plein poumon alors que je ne savais visiblement plus comment réagir.

« Cependant ne te berce pas d'illusion, petit, me prévint-t-il. La vie ici reste rude et parfois, comme tu l'as constaté, les pirates embarquent les enfants malchanceux pour les vendre dans leurs étals. » Son regard se perdit dans la vague. « Les jeunes félins androgynes comme toi se revendent cher, ou pire, se retrouvent exploités dans des tavernes douteuses. »

Décontenancé, je ne répondis pas alors que nous passâmes sans difficulté les portes sous le regard curieux des gardes de la ville. Les paroles d'Henry me ramenaient à la réalité. Je restais un homme-bête, orphelin, dans un monde de sauvages.

Les rues étaient bondées de personnes de tout genre et de toutes espèces. Je fus frappé par l'apparente indifférence d'une humanité qui se mêlaient à leurs inférieurs. Beaucoup de boutiques étaient ouvertes et des écriteaux indiquaient à quelles espèces elles étaient destinées. Même si la ségrégation était toujours de mise, j'étais agréablement surpris qu'il ne s'agissait pas de quartiers entiers, comme à Altia.

Nous empruntâmes l'artère principale d'un pas vif en direction du cœur de la cité. Les habitations étaient dans le pur style de la province : des bâtiments de pierres lisses et de bois, surmontés de toits de chaumes pour les plus modestes.

Je découvris aussi sur le chemin nombre de merveilles que je ne pensais exister que dans les livres. : la vision d'un navire si grand et majestueux qu'il pourrait faire pâlir ceux de la flotte personnelle de l'Empire-Dieu, un vaste parc arboré longeant un fleuve imposant gardé par de grandes statues intimidantes de réalisme et enfin, ma destination, la célèbre Cathédrale de l'Aube.

L'édifice religieux était majestueux et trônait sur une vaste place de dalles immaculées à l'opposé de nous. En nous approchant, je pouvais de mieux en mieux discerner chacun de ses détails. De vastes contreforts ouvragés maintenaient ses murs épais, qui eux-mêmes étaient parsemés de bas-reliefs et sculptures de monstres intimidants. L'Ordre de la Vie était représenté sur la face frontale du monument avec une qualité et un réalisme qui me saisissaient.

Malgré mon regard d'enfant, je pouvais voir que le bâtiment avait bien vécu et était tout juste entretenu. Les vitraux étaient endommagés de même que quelques statues de saint, un sacrilège pour tout croyant. L'usure était omniprésente et seul le métal de la cloche qui brillait sous le soleil rougeoyant semblait encore éviter ses ravages.

Nous montâmes les escaliers pour atteindre le parvis. Je vis plusieurs personnes discuter entre elles, des moines et deux lupins en armure de cuir sombre. Ils portaient un emblème que je ne reconnaissais pas : un phénix blanc s'élevant vers les cieux. Ils étaient armés d'épées aux lames noir de jais. Leur tenue était très différente des quelques gardes que j'ai vu voir dans la cité.

« Qui sont-ils ? demandai-je à Henry en les montrant du doigt.

– Des pions du Comte Hawner, répondit-il sur le ton du mépris. Ils se nomment simplement la Milice. Ils suppléent les gardes à la demande du maire, mais ne te méprends pas. Ce sont les vrais maîtres de la ville. »

L'un des lupins se tourna vers nous à notre passage. Sa fourrure bleue et grise était magnifique et bien entretenue. S'il était calme avant, ses oreilles et sa queue se dressèrent à ma vue. Son regard d'un vert profond était emplie d'assurance et de curiosité, et son museau allongé si caractéristique de son espèce lui donnait un certain charisme.

« Lieutenant, interpella-t-il Henry. Je vois que vous vous êtes trouvé une nouvelle proie parmi les nôtres. Vous devez être bien désespéré pour vous en prendre à nos jeunes.

– Il est seulement notre invité, Hammerton.

– Invité ? dit le lupin manifestement dubitatif.

– Il vient voir le Père Hugo et nous lui avons évité de finir au marché à la place.

– Quelle charmante attention de votre part. »

Il me jaugea du regard un instant avant de retourner à sa discussion en s'excusant auprès de ses interlocuteurs. Alors que nous entrâmes dans la cathédrale, je sentais son regard dans mon dos.

La nef était à l'image de sa façade. Nombre de banc étaient en réparation et les peintures des piliers et tableaux commençaient à être délavé malgré le faste qu'il devait y avoir à une époque pas si lointaine.

Maintenant à destination, Henry et ses subalternes me saluèrent avant de partir et disparaitre par une des nombreuses portes sur le côté. J'étais maintenant seul et perdu dans ce vaste espace. Plusieurs pèlerins étaient présents et priaient au centre d'une immense rosace entre les lourds bancs de chêne. Je les observais un moment psalmodier, en restant silencieux pour ne point troubler leur concentration.

Malgré une lumière de plus en plus diffuse, j'aperçus un vieil homme sortir d'une pièce près de l'autel et marcher d'un pas lent vers ce dernier. Lorsqu'il m'aperçut, il s'élança vers moi d'un pas étonnamment vif. Les cierges, que des moines allumaient progressivement, révélaient sa longue barbe grise tressée dissimulant un visage à la peau usée et tachée. Sa robe de prêtrise nacrée flottait à ses pieds, donnant l'impression qu'il glissait sur le sol avec aisance. Son regard fatigué était emplie d'intelligence et d'une fougue inattendue.

« Mon enfant ? fit-il en s'approchant. Es-tu perdu ?

– Êtes-vous le père Hugo ? me risquai-je.

– Oui, c'est bien moi… Oh ! Tu dois être le jeune félin dont François m'a parlé dans ses lettres. »

Sa voix était rassurante et douce. La bienveillance transparaissait dans chacun de ses mots. Les quelques appréhensions que je pusse encore avoir s'étaient dissipées en un instant.

« Attend que je me souvienne. Ma mémoire me fait parfois défaut… Tu es Waru, c'est bien ça ? Un nom bien exotique. Je t'attendais avec impatience.

– Oui…

Ce fut un acquiescement timide, mais je ne sus que dire de plus. Il me conduisit dans les arrière-salles de la cathédrale vers les cellules et dortoirs. Sur le chemin, il prit le temps de m'expliquer les détails et les habitudes de sa communauté. Il m'attribua une chambrée et je constatai que je n'étais pas le seul enfant non-humain dont il s'occupait. Ainsi, je partagerais ma chambre avec un avien plus jeune que moi de quelques années.

Hugo m'expliqua que je travaillerais comme copiste et devrais assister les moines dans l'entretien du jardin et du potager de la cour, près du cimetière. J'avais aussi interdiction de pénétrer ce dernier. Il refusa de m'en donner la raison. Puis, il me laissa seul m'installer avant le repas du soir. J'avais ainsi quartier libre pour une heure ou deux.

L'avien, qui se prénommait David, n'était pas très loquace et me délaissa rapidement voyant que je ne l'étais pas non plus. Je partis ainsi visiter la cathédrale pour m'occuper et m'imprégner des lieux.

Revenu dans la nef pour admirer les statues et les peintures, je décidai d'allumer d'abord des bougies pour ma famille. Plusieurs d'entre elles étaient près d'un présentoir. Ils y en avaient de plusieurs couleurs, dépendant du genre de souhait que l'ont avait en les allumant.

Je m'apprêtais à en prendre quelques-unes avant de sentir une présence près de moi. Elle prononça d'une voix de garçon.

« Excuse-moi. Tu pourrais m'aider ? »

En tournant la tête, je vis un adolescent humain de mon âge. Les premières choses qui me frappèrent furent ses beaux yeux d'un bleu étincelant. Son visage était soigné, sans imperfection. Plus grand que moi, je devinais à ses bras la musculature bien bâtie d'un apprenti guerrier. Sa voix, bien que jeune, suscitait en moi d'étranges sentiments.

Ma queue se tendit brusquement comme le reste de mon corps et, si ma fourrure sombre ne cachait pas ma peau, il m'aurait probablement vu rougir alors que je détournais ma tête de lui en plein émoi. Il irradiait quelque chose d'impressionnant. C'est la première fois qu'un inconnu me suscitait pareille fascination, un humain qui plus est.

« Euh… Tout va bien ? me demanda-t-il confus.

– Oui ! m'exclamai-je bien trop fort. Oui.

– Mon père m'a demandé d'allumer une bougie en l'honneur de la mémoire de mon grand-père, mais je ne sais laquelle choisir. »

Sans le regarder, je pris une bougie noire et la lui tendit maladroitement.

« Merci. » fit-il dans un divin sourire.

Après la lui avoir donnée, je pris pour moi-même trois bougies : deux noires et une blanche.

« Pour qui est-ce ? m'interrogea-t-il.

– Les noires sont pour mes parents. Elles symbolisent le deuil. La blanche est pour ma sœur qui a disparut il y a sept ans. Elle représente mon espoir de la retrouver un jour.

– Que leur est-il arrivé ?

– … »

– Pardon. Ce ne sont pas mes affaires. »

J'aurais voulu répondre, mais la douleur était forte. Mes parents étaient morts quand j'étais encore un nourrisson, tués lors d'un raid pirate sur la côte. Ma sœur, Sara, s'était occupé de moi jusqu'à mes sept ans avant d'être enlevée par le Cartel des Crocs Sombres. Je n'ai jamais su ce qu'elle était devenue. J'eus survécu tant bien que mal plusieurs mois ou années jusqu'à être recueilli dans une chapelle par le Père François.

Le jeune humain soupira avec un air las. Il alluma sa bougie et fit une courte prière avant de relever la tête, soulagé.

« Terminé ! Je peux rentrer à la maison et espérer que mon père me laisse tranquille.

– T-tout va bien ?

– Non ! Je suis là parce qu'il me donne une leçon sur l'importance de respecter ses ainés et leur enseignement. Un grand homme mon grand père était. Un modèle à suivre ! C'était un enfoiré surtout. »

Sa verve me surprit. Il parlait à un félin comme à un égal. Je l'auscultai du regard une nouvel fois pour constater qu'il portait des habits de bonne facture, une lame finement ouvragée à sa ceinture et un bracelet d'argent.

« T-tu es un noble ? risquai-je à demander.

– Non ! … E-et quand bien même ce serait le cas, ça n'a aucune importance. Ma famille est remplie d'imbéciles.

Après un instant de sidération, je me mis à rire bêtement. Je n'arrivais pas à m'arrêter et ses réactions faussement outrées aggravaient mon état. Je ne m'attendais pas à rencontrer un humain tel que lui.

Nous discutâmes avec énergie pendant une heure et ma timidité finit par totalement disparaitre avec lui. Nous parlions avec aisance de sa vie d'apprenti. Il était le fils du capitaine de la garnison de la Garde Impériale basée en ville, et son père l'avait promis à l'y intégrer sous son aile. C'était un homme exigeant et sévère. Il était impressionné quand je lui expliquai que je savais lire et écrire, alors que ses parents lui répétaient sans cesse que nous n'étions que des bons à rien ignorants.

Nous continuâmes jusqu'à ce que la cloche du repas sonne.

« Excuse-moi, je dois partir rejoindre les autres pour dîner, l'informai-je.

– Pas de soucis, je dois aussi partir avant d'être punis.

– J'ai beaucoup apprécié échanger avec toi ! »

Je souriais comme rarement, oubliant les soucis des derniers jours. Je ne me rendis même pas compte que je ronronnais avec sincérité face à ce jeune inconnu. Alors que je commençais à m'éloigner, il m'interrompit.

« Comment tu t'appelles ?

– Waru…

– Moi, c'est Arthur ! On se revoit ici demain ?

– J'en serais heureux. »

Nous nous quittâmes sur ces mots. Le destin fut scellé en cet instant, dans de simples sourires d'enfant. Tout aurait été extrêmement différent si ce jeune homme de quatorze ans un brin rebelle n'avait pas abordé le jeune félin perdu que j'étais. Tout s'enchaina depuis lors tel un immense fleuve dans la fresque de l'existence, nous transportant dans les tumultueux rapides de la souffrance, du bonheur et de l'aventure jusqu'aux instants fatidiques précédant la fin monde tel que nous le connaissions.

Même l'Empire-Dieu dans toute son illumination n'aurait pu savoir ce que le futur nous réservait.

Je repose ma plume, pris d'une immense fatigue. Je me rappelle le prix que nous avons payer pour apporter cette nouvelle ère. Je me souviens, l'une après l'autre, des épreuves que nous avons traversées. Je me demande ce que j'aurais fait si j'avais pu empêcher cet instant dans la cathédrale où nous avons fraternisé avec un tel naturel. Des larmes commencent à s'écouler sur mes joues alors que l'on frappe à la porte de mon bureau.

« Maître ? Le dîner vous attend.

– Très bien. J'arrive. »

Je sèche mon visage et mes yeux, résolu à reprendre mon récit à la lueur de l'aube après avoir pris le repos dont j'avais besoin.

« Je vous le dois à tous… » soupiré-je.