[FR] Destiny's Union - Integration

Story by Ikita on SoFurry

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"Adesh, un tout jeune aria d'une colonie lointaine d'Arcane, s'apprête à affronter l'étape la plus cruciale de sa jeune vie : accomplir l'Intégration et rejoindre la grande famille du Réseau."

Premier chapitre d'un projet au long cours bien trop vaste pour ma petite expérience, mais auquel je tiens beaucoup car issu d'un univers que je couve depuis une quinzaine d'années. J'espère que cela vous plaira !

For English readers: I'll try to upload an English version in a few days or next week if I have time.


[center]Chapitre 1 : Intégration[/center]

[center]Adesh Tan Eden – Colonie Éden, Réseau – An 14.307 SH[/center]

– Adesh ! Dépêche-toi !

Je courais aussi vite que possible sur la butée en manquant plusieurs fois de m'effondrer au sol.

– Vite ! On va le rater ! me cria-t-il.

– Je fais ce que je peux !

L'herbe, enrobée de rosée matinale, était glissante. J'étais obligé de faire attention si je ne voulais pas tomber. Je voyais Jallel me dévisager l'air profondément agacé pendant que je me débattais pour garder l'équilibre et ne pas dévaler la pente. On avait beau avoir le même âge, il était bien plus agile que moi, comme la plupart des Djirams. Son corps était, contrairement au mien, taillé pour courir et escalader. Il était bien plus petit que moi et avait presque l'air d'un humain, si ce n'est ses oreilles félines qui dépassaient de sa tête et sa longue queue touffue gigotant d'excitation. Sa chevelure mi-longue et blonde flottait dans la brise fraîche et cette dernière gonflait ses vêtements, amples et colorés. Comme tout mâle aria, mon corps était robuste, mais aussi bien plus massif et bourru que le sien, guère adapté aux manoeuvres délicates et subtiles. Ma queue lourde et épaisse était ici plus un poids qu'une aide, mais je n'hésitais pas à planter mes griffes dans la terre pour m'aider à grimper.

Alors que j'observais mon meilleur ami, trébuchant encore, il soupira et me fit un grand sourire pour ensuite se retourner vers l'objet de notre désir. Je finis de monter et atteignis finalement le sommet. Nous vîmes de notre position les vastes chantiers navals d'Éden, notre colonie. Les deux lunes trônaient fièrement dans le ciel bleu juste au-dessus de l'horizon montagneux. Dans la vallée, nous pouvions admirer les imposantes installations dans lesquelles était construit l'un des tout derniers modèles de vaisseaux de combat. Il s'agissait d'un croiseur « Essaim », capable de transporter et de déployer cent soixante intercepteurs tout en les coordonnant en une véritable nuée ! Jallel et moi connaissions cette classe de navire sur le bout des doigts. Nous avions passé des heures et des heures juste à admirer des vidéos où on les voyait danser dans l'espace, chassant et éliminant leurs cibles avec une impressionnante efficacité. Sa silhouette était très allongée, la structure centrale en forme de cylindre portant tous les chasseurs. On pouvait voir un bulbe à l'avant où se trouvait le centre de contrôle et deux grands réacteurs à l'arrière serti à un vaste bloc arrondi où devaient se trouver les quartiers techniques et de repos. Le vaisseau était parfaitement blanc et resplendissait à la lumière du soleil à des kilomètres à la ronde.

– Trop beau… souffla Jallel, la bouche béante.

Je ne répondis rien et attendais patiemment non sans un certain entrain. Nous n'étions venus que pour une seule chose : le voir décoller pour sa première séance d'essai. Nous nous assîmes côte à côte partageant quelques blagues et délires d'enfant alors que le temps passait. Soudain, un bruit sourd et violent nous submergea : le moment tant attendu arriva. Le vaisseau eut quelques soubresauts alors que la machinerie du chantier se retirait. Il se souleva doucement et commença à avancer, montant lentement vers les cieux. On pouvait voir le feu bleu sortir des réacteurs, embrasant l'atmosphère tout autour. Quelques chasseurs furent libérés, puis un peu plus, et encore d'autres. Je les voyais danser autour du navire, virevoltant ensemble en une chorégraphie pleine de grâce. Rapidement, ils filèrent et ils disparurent par-delà les nuages laissant le reste à notre imagination.

– Voilà… C'est déjà fini… soupira Jallel. Je m'ennuie maintenant !

Il se laissa tomber sur le dos et se mit à hurler bêtement sans raison en tapant des poings sur l'herbe. Il avait très souvent des réactions étrangement… intense. Je suis plus habitué à mes frères et soeurs, bien plus calmes et posés.

– Tu devrais arrêter de t'exciter comme ça, lui suggérai-je un peu gêné.

Il s'arrêta de gigoter et me fixa un instant avec ses yeux en amande, d'un vert étincelant.

– Désolé. J'essaie juste de penser à autre chose, me répondit-il en détournant le regard.

– Tu as un souci ?

– C'est demain. Tu as oublié ?

Je réfléchis un instant puis me rappelai : le jour de notre intégration. Ça m'était complètement sorti de l'esprit. C'était un grand jour, celui où nous rejoignons la grande famille qu'est le Réseau. Dans les familles comme celle de Jallel, on organise une véritable cérémonie. On fait venir les proches, on festoie et on finit de préparer les enfants à traverser cette étape importante de leur vie. Dans la mienne, c'était différent. Nous, Arias, avions une vision assez pratique de l'événement : on ne faisait qu'agrandir une fratrie qui était déjà nombreuse. Chaque couvée comptait environ une vingtaine de petits au bas mot. Mais, de mon point de vue, une famille d'une vingtaine d'âmes qui passait à plusieurs centaines de milliards… C'était assez effrayant en y repensant.

– Non. Je n'ai pas oublié, lui rétorquai-je.

– D'après mes parents, on va être intégré ensemble.

Jallel s'étira et croisa ses bras derrière sa tête. Il demeura immobile, regardant le ciel bleu, laissant juste sa queue remuer de façon naturelle. Je l'imitai. Mes pensées allaient et venaient. Comment ça allait se passer ? Est-ce que ça allait être douloureux ? Comment serait ma vie après ? Qu'est-ce qui allait changer ? Nous restâmes ainsi une bonne dizaine de minutes avant que le silence ne soit brisé.

– Tu as peur, Adesh ?

– Non, mentis-je. Non…

Nous sommes restés là à discuter pendant tout l'après-midi et nous finîmes par rentrer chez nous lorsque le ciel s'assombrit. Nous nous séparâmes à quelques blocs de ma maison. Cette dernière faisait partie d'un complexe résidentiel aux abords de la colonie. Elle était plutôt vaste, avec un grand jardin. Cela signifiait que mes parents s'étaient beaucoup investis pour le Réseau. Mon père était ingénieur. Il avait travaillé sur le vaisseau « Essaim » pendant quelque temps et, depuis peu, s'occupait de la centrale électrique. Ma mère, elle, était biologiste. Elle étudiait l'écosystème de la planète et adaptait nos cultures à l'environnement. Mes frères et soeurs ne vivaient pas ici, mais dans les dortoirs d'un centre d'études sur Sénès, une de nos lunes. Je les voyais surtout par holocom mais cela n'avait rien d'étrange en soi. Mon père m'avait expliqué par le passé qu'ils ne pouvaient pas s'occuper de tout le monde, alors ils ont dû faire des choix. C'était souvent comme ça dans les espèces où les familles étaient nombreuses. Le Réseau prenait en charge la plupart des enfants et seuls certains « privilégiés » étaient éduqués par leurs propres parents. J'avais eu de la « chance » si on pouvait appeler ça comme ça.

Je passai la porte coulissante et entrai dans le vestibule. Je n'entendais personne. Mes parents étaient sûrement encore au travail. Je décidai de me rendre directement dans la cuisine prendre quelque chose à manger. Puis, je me dirigeai vers ma chambre d'un pas nonchalant en dévorant une viande crue bien juteuse. Alors que je m'apprêtais à m'étaler sur mon lit douillet de toute ma longueur, je vis sur mon bureau une petite boîte avec un mot. Mon père l'avait laissé et la lettre indiquait que l'objet que la boîte contenait, un « socle », serait très important pour demain. Je l'ouvris et trouvai une petite plaque sombre assez fine et légèrement incurvée. Le reste du papier me précisait que je devais la placer sur ma tempe et dormir avec juste après. J'observai le morceau de métal quelques instants sous toutes les coutures avec une certaine appréhension. Cela avait sans doute un rapport avec l'intégration. Je m'exécutai cela dit. À peine le socle entra en contact avec mes écailles que je sentis une vive et brève douleur. Ensuite, plus rien. La plaque demeura fixée sans pouvoir bouger d'un millimètre. Je sentis alors une grande fatigue m'envahir. Sans réfléchir ni me poser de question, je me déshabillai et m'allongeai sur mes draps laissant ma torpeur prendre le dessus. Je plongeai alors dans un profond sommeil.

Cette nuit-là, je ne fis aucun rêve. Je me réveillai au matin avec difficulté et, aussitôt, les volets s'ouvrirent automatiquement pour laisser la lumière rentrer dans la pièce. Bien que la douce chaleur solaire m'enveloppait, je sentais mon corps engourdi avec un léger mal de tête. Je me levai lourdement et me rendit directement dans notre salle de bain où je pris une douche revigorante. Sans m'embarrasser de vêtements comme à mon habitude à cette heure, j'en sortis et filai dans le salon prendre une collation. Je sentis, en entrant dans la pièce, l'odeur fruitée caractéristique d'un oeuf d'hadrus, un oiseau originaire de la planète-mère de mes ancêtres. Mon père préparait le petit déjeuner en chantonnant. J'avançai en direction de la table et m'y installa.

– Ah ! Salut Adesh ! fit-il en remarquant ma présence.

– Salut 'pa.

– Tu te sens bien ? Tu dormais déjà quand je suis rentré. Je vois que tu as posé le socle comme je te l'ai demandé.

– Oui…

Je portais la main machinalement vers la plaque de métal. Elle était froide, mais j'avais l'impression qu'elle s'était enfoncée, comme si elle avait fusionné avec mon cuir. Voyant sûrement mon expression, mon père continua.

– Ne t'inquiètes pas. Le socle a déjà fini son travail.

– Il sert à quoi, Papa ?

– À te préparer, me répondit-il d'un geste rapide de la main. C'est nécessaire pour procéder à l'intégration. Ce n'est que la première étape du processus.

– Et les autres ? me risquai-je à demander.

– L'injection des nanites se fera cet après-midi si on a le feu vert du médecin et la pose de l'interface neurale dans quelques années si tu la veux toujours à ce moment-là.

On m'avait expliqué très tôt que, si on devait forcément être intégré, on n'était pas obligé de rejoindre le Réseau à proprement parlé. Je ne savais pas ce que cela impliquait exactement. Même le concept de Réseau m'échappait en soi. J'avais bien compris que c'était une grande famille à l'échelle de la galaxie où toutes les personnes vivaient ensemble, leurs esprits et leurs expériences partagés. Cependant, je n'arrivais pas à me représenter exactement ce dont il s'agissait et si je serais différent ou non après avoir rejoint la multitude. On m'avait appris toute ma vie à exister sans lui, à savoir comment survivre et à m'occuper de moi-même et des autres. On m'avait inculqué la Loi Cardinale : « Nul ne doit porter atteinte à l'intégrité du Réseau », et que tout découlait d'elle. Le monde que mes parents m'avaient décrit était si différent de ce que je vivais aujourd'hui. Un monde sans secret. Un monde sans peur. Je soupirai. Si j'appréhendais ce qui allait se passer, je n'osais imaginer pour Jallel, lui qui était si émotif.

– Pour l'instant, mange cette omelette et prend des forces. Tu en auras besoin, me dit mon père en m'apportant une assiette remplie de cette préparation, ma foi, fort appétissante.

– Merci !

Il s'assit à la table, prenant en main une tablette posée là pour l'examiner avec attention. Alors que je commençais à engloutir mon repas, je me rendis compte que ma mère était toujours absente.

– Où est Maman ?

– Elle travaille dans les serres de la colonie. Il y a eu un problème dans la nuit et elle a dû s'y rendre en urgence. Elle a aussi reçu une tâche importante d'Arcane lui demandant de se rendre en Galacie Intérieure pour faire un rapport sur les espèces exploitables du secteur. Bref, la routine, mais je ne sais pas si elle aura le temps de venir à l'intégration avant son départ.

Arcane… J'avais entendu ce nom à plusieurs reprises. Le plus grand des collectifs, comme on appelait les grandes familles du Réseau. Je savais juste qu'il en contrôlait la plus grande partie et que, parfois, il donnait des directives. On avait eu un cours là-dessus à l'école, mais je n'avais pas vraiment écouté à ce moment-là. La politique m'ennuyait et je trouvais alors l'extérieur du bâtiment bien plus attrayant. Essayant de ne pas trop penser à la suite de la journée, je continuai à manger mon omelette et, une fois terminé, je me levai et retournai dans ma chambre pour jouer sur mon ordinateur afin de me changer les idées. Le temps s'écoula, jusqu'au moment fatidique et tant redouté.

Il n'y eut ni préparation ni mots particuliers avant que nous partions. Je reçus simplement la consigne de ne pas me vêtir de manière complexe et m'enveloppai simplement d'un grand châle de couleur rouge pourpre. Je l'avais reçu peu après ma naissance comme cadeau après avoir reçu mon nom. Je le portai pour les grandes occasions et pour me rassurer, comme en ce jour. Mon père et moi rentrâmes dans la navette familiale et nous partîmes en direction du noeud de réseau au centre de la colonie. C'était un grand bâtiment, bien plus haut que les autres avec une longue pointe à son sommet. Du bout de celle-ci, s'échappait un mince filet d'une sorte d'énergie jaune orangée qui filait vers le ciel comme une fumerolle pour s'estomper après quelques dizaines de mètres. Nous nous posâmes après quelques minutes sur une plate-forme d'atterrissage à proximité, près d'un large attroupement. Alors que nous descendions, je me rendis compte qu'il s'agissait des familles des autres enfants qui allaient vivre la même épreuve que moi. Je cherchais Jallel du regard, mais je ne le vis point. La panique commença à me gagner et ma peau, habituellement vert sombre, tourna vers le rouge vif sous le coup de l'émotion. Je sentis une main forte sur mon épaule.

– Fais honneur à ton nom, Adesh.

Mon père me dévisageait avec des yeux flamboyants et avait parlé sèchement. C'est lui qui avait choisit mon nom : Adesh, « le plus courageux ». Je ne sentis nulle compassion dans son regard, simplement un avertissement : « Ne me déshonore pas. », ni plus ni moins que cela. C'était lourd de sens pour un aria. L'honneur était central dans notre vie, surtout pour les mâles. Je tâchai de me contenir et de me reprendre pour avancer la tête haute parmi la foule. Je voyais beaucoup d'humains et de djirams parmi les autres enfants, la plupart vêtus d'une simple toge. J'aperçus même un sa-ma, le seul de la colonie, qui m'observait avec ses yeux globuleux tremblotant d'insecte d'un noir profond. Je ne l'aimais pas vraiment comme beaucoup d'autres. Il était étrange sur bien des aspects et difficile à comprendre, même pour un membre de son espèce.

Nous continuâmes jusqu'à rentrer dans le hall de la tour. Plusieurs personnes s'y affairaient, discutant ou examinant des candidats à l'intégration. Plusieurs d'entre eux portaient un uniforme pourpre parfaitement taillé doté de l'insigne dorée du Réseau. Ils faisaient partie de la caste militaire, les Kinka. Je ne savais pas grand-chose sur eux, si ce n'est qu'ils ne suivent pas les mêmes lois que nous, la caste civile ou Rinka comme nous nous nommons. L'un de mes grand-pères en faisait partie, un grand homme. Sans que l'on fasse attention à nous, mon père me guida à travers les couloirs de métal. Ses mouvements étaient assez machinaux, presque automatiques. Nous nous arrêtâmes devant une porte quelconque du complexe.

– On est arrivé.

Sur ces mots, elle s'ouvrit sur une pièce sobre et fonctionnelle parfaitement éclairée. Il y avait peu de meubles ou de décoration. Derrière un bureau légèrement encombré de divers documents et appareils, je vis notre médecin. Son nom était Ethan Darel, un humain assez âgé aux cheveux de neige. Il arborait une blouse blanche laissant apparaître son uniforme militaire. C'était un homme bon et compréhensif qui surveillait ma santé depuis ma petite enfance. Je lui faisais une absolue confiance. Voir sa barbe de trois jours, ses cheveux ébouriffés et sa mine joyeuse effaçaient mes craintes avec une facilité déconcertante.

– Bonjour Adesh ! me salua-t-il avec un grand sourire.

– B-bonjour… balbutiai-je.

Sans un mot, mon père avança dans la pièce me poussant doucement de la main pour que je l'accompagne. Ils échangèrent un regard pendant quelques secondes sans parler. Cela arrivait souvent entre les adultes. Leur interface neurale leur permettait de communiquer par le Réseau. Un moyen rapide et efficace de converser tant par les mots que par l'émotion. M. Darel se leva de son bureau et m'invita à retirer mon châle pour ensuite me faire m'installer sur une table d'examen. Mon père sortit alors de la pièce. Je fixai le médecin abandonnant en partie ma retenue.

– Ce sera long ? Suis-je vraiment apte ? demandai-je avec un espoir coupable.

Il ricana légèrement.

– Tu dois être le troisième jeune à me demander ça aujourd'hui. Ne t'inquiètes pas. Je vais juste faire un examen rapide et vérifier si tu es en pleine forme.

Il agrippa un petit appareil sur l'étagère rattachée à la table que je reconnus comme étant un simple scanner médical. Il l'approcha de ma tempe et du socle, et effleura mes écailles avec lenteur en faisant plusieurs cercles. Son expression était calme et assurée. Ce manège se poursuivit sur l'ensemble de mon corps et ne dura pas plus d'une minute.

– Bien… bien… Tout va bien, jeune homme !

– V-vraiment ?

– Oui… Tu tolères parfaitement le socle et je ne vois aucun signe de rejet des nanites. Tu es en parfaite santé de surcroît. J'ai le bonheur de t'annoncer que tu es prêt pour l'intégration !

Cela ne me rassura pas vraiment. Voyant mon expression et ma couleur toujours vive, il prit un air compatissant.

– On est tous passé par là, petit…

Il mit une main sur mon épaule, tout comme l'avait fait mon père, mais je ne sentis aucun reproche cette fois-ci, juste de la douceur.

– Écoute, il y a une question que je dois absolument te poser pour tout à l'heure. Pour t'intégrer, on va devoir faire une procédure très douloureuse. Si tu dois forcément le faire, tu peux choisir que l'on t'endorme pour ne rien ressentir. Je te donnerai un simple somnifère et tu te réveilleras tranquillement quand tout sera fini comme tu le fais à chaque matin.

Je réfléchis un instant. Ce serait tellement plus simple de faire cela, mais ce serait comme fuir, non ? Aussi je posai une simple question.

– Qu'a fait mon père le jour où il a été intégré ?

Je vis le sourire de M. Darel s'estomper. Alors, je sus. Je m'assis lentement sur la table et levai la tête en tâchant de paraître aussi honorable que pouvait l'être un enfant apeuré.

– Je ne fuirai pas moi non plus… annonçai-je la boule au ventre.

– Très bien…

Je me redressai tout en regrettant déjà mon choix. Alors que j'allais prendre mon châle, M. Darel m'indiqua que c'était inutile, car on allait directement m'indiquer le chemin pour me rendre à la chambre d'intégration afin d'entreprendre la suite du processus. Je ne rechignai pas et me dirigea sans attendre vers la porte malgré une légère hésitation. Je dis au revoir et quittai la pièce. À peine avais-je fait un pas dans le couloir qu'une ligne bleue au sol s'illumina. J'avais la sensation indescriptible que je devais la suivre. C'était comme une évidence, une certitude. Mon père n'était plus là et je me demandais toujours si ma mère serait là. Où pouvait être Jallel ? Mes jambes commencèrent alors à se mouvoir d'elles-mêmes sans que j'en perde le contrôle. J'éprouvais juste le besoin d'avancer en suivant la lumière comme ces feux follets que j'avais pu voir dans certains jeux. J'étais subjugué au point de ne pas me souvenir par où j'étais passé quand je m'arrêtai enfin.

Ayant repris mes esprits, je vis une vaste pièce circulaire entourée de tout un tas de terminaux et de moniteurs qui affichaient des mots, des chiffres et des jauges qui n'avaient pas vraiment de sens pour moi. Les parois étaient en verre dévoilant le paysage et les collines entourant une colonie qui s'étendait sur des kilomètres. Je déduisis que nous étions sûrement en haut de la tour. Au centre de la salle trônait un cylindre transparent parcouru de câbles et dont l'intérieur était rempli de cette fumée qu'on voyait au-dessus du bâtiment. Reliés à elle, il y avait tout autour six alcôves de sommeil. Il y en a aussi à la maison. Mes parents les utilisaient de temps à autre quand ils devaient ne dormir que peu de temps. Plusieurs enfants y étaient déjà allongés, attendant patiemment mais visiblement tout aussi effrayés que moi. Des adultes, sans doute des médecins, leur parlaient et les rassuraient. C'est alors que je le vis.

– Hé ! Adesh ! m'interpella Jallel assis dans l'une des alcôves manifestement ravi de me voir.

Heureux, je lui fis un signe timide de la tête quand, au même moment, une humaine lui administra par seringue hypodermique quelque chose qui le fit s'effondrer en quelques secondes à peine. Son choix à lui était évident. Je regrettais encore plus le mien. J'entendis alors dans mon esprit une voix rassurante.

– Du calme, mon fils.

Je me retournai, mais je savais déjà qu'elle était là. Juste à l'entrée se trouvait une grande femme aria aux plumes vertes resplendissantes. Elle était vêtue d'une combinaison bleue et grise portant l'écusson de la division scientifique d'Éden. Elle avait un visage avenant présentant un léger sourire. Maman. Elle avait pu venir finalement. Elle me parlait mentalement comme pouvaient le faire toutes les femmes de notre espèce. Cette « voix » était toujours empreinte de l'amour qu'elle me transmettait. Perdant toute retenue, je me jetai dans ses bras et la serra au plus fort que je pouvais. Elle ne me dit rien et m'enlaça quelques instants.

– Et alors, mon grand ? Je te manquais ?

– Je…

– Chut… Je suis là, me rassura-t-elle en lissant les plumes de ma tête. Arcane a accepté que je prenne un temps pour assister à ton intégration. Je ne te quitterai pas tout du long.

– Je… J'ai…

J'étais au bord des larmes, mais d'un simple geste maternel, d'une simple caresse, elle me calma aussitôt. Son regard plongea dans le mien et il n'y eut besoin d'aucun mot. Elle sécha les quelques gouttelettes naissantes. Mon père n'aurait pas apprécié autant de sentimentalisme en un moment aussi important. Elle me relâcha et teint ma main pour m'accompagner jusqu'à une alcôve encore vide. Il était temps. Je m'allongeai à l'intérieur tentant de contrôler la panique qui revenait. Le cuir sombre qui en recouvrait le fond était froid et peu confortable. J'étais crispé et fixait mes yeux sur ma mère qui m'observait en tentant de me partager des sentiments positifs. L'humaine qui avait endormi Jallel s'approcha. Un espoir m'envahit aussitôt.

– Madame, je vous prie de couper le lien télépathique pendant l'intégration. Vous risquez de provoquer un rejet.

– Très bien, soupira ma mère avant de se reporter son attention vers moi. Je resterai là, mon oisillon…

À cet instant, une paroi de verre se matérialisa entre elle et moi. Je n'entendais plus rien d'autre que le vrombissement de la machine et ma propre respiration. Elle posa sa main sur la vitre et resta là alors que le son s'amplifiait. J'entendais maintenant le battement de mes coeurs comme des tambours résonnant dans le silence. Ma respiration se saccada lorsque...

– AAAAAH !!!

Un nuage sombre envahit soudainement l'alcôve m'enveloppant dans une douleur que je n'avais jamais connu. Chaque centimètre carré de mon cuir me faisait souffrir comme si on m'arrachait les écailles une à une ! Je sentais des millions d'aiguilles s'enfoncer dans mon corps ! Ma tête me brûlait ! Je…

Le néant m'entourait, plus noir que l'espace lui-même. Il n'y avait que le silence, je ne tombais pas et je ne me sentais ni bien, ni mal. Je ne ressentais aucune peur, ni quelque douleur que ce soit. J'étais juste là et rien d'autre. Puis, dans le lointain, j'entendis un clapotis et quelque chose gronder. Je vis progressivement l'environnement s'éclaircir comme si le monde commençait à exister sous mes yeux et surgir du vide. L'image se précisait petit à petit jusqu'à devenir tangible. Mes pieds reposaient sur un sol rocailleux gris et humide. Autour de moi, j'entendais les vagues d'une mer déchaînée sous un ciel orageux s'abattre sur un rivage de pierre. Je me trouvais sur un îlot en pleine tempête, mais cela ne me choqua pas pour une raison que j'ignorais. J'aperçus en son centre un homme seul, un humain visiblement. Il devait avoir une vingtaine d'années et avait de longs cheveux noirs. Il était nu et assis paisiblement sur le sol, comme s'il attendait quelque chose. Je voulus lui demander qui il était.

– C'est une bonne question, répondit-il à ma pensée d'une voix grave mais étrangement agréable et familière.

Je l'entendais distinctement comme si elle venait de toute part. Il me fit signe d'approcher, ce que je fis avec hésitation. Je m'installai près de lui mais en gardant une certaine distance. Je ne dis rien et observai l'environnement. Où étais-je ? Que me voulait cet homme ?

– Ce sont aussi de bonnes questions, continua-t-il.

– Pourriez-vous y répondre alors ?

J'avais parlé de façon sèche et sans détour. J'étais étonné de cet aplomb face à cet inconnu qui me troublait. Il me sourit, mais j'avais le sentiment étrange que tout dans ce lieu faisait de même, ce qui était inconcevable. Étais-je en train de rêver ?

– Presque Adesh… Et, avant même que tu y penses, oui je connais ton nom Adesh Tan Eden. Je sais déjà tout de toi. Quant aux autres questions, je ne peux y répondre réellement. Nous n'avons pas le temps de vraiment converser. Pour faire court, je suis un peu tout et rien à la fois. Une relique d'un ancien temps. Une ombre. Une rémanence. Et je ne veux rien de toi. En tout cas, pour l'instant. Tu n'as qu'une seule chose à savoir : c'est que nous serons ensemble jusqu'à la fin des temps.

– Comment cela ? demandai-je sans comprendre.

– Nous ne formons plus qu'un maintenant.

D'un seul coup, le monde changea. Ou plutôt, il se déforma. Je me sentais tiré en arrière mais pas au sens physique du terme. J'avais le sentiment qu'on essayait de m'arracher à la réalité quoique cela voulait dire ici. Alors que mon image du monde se rapetissait comme un écran qui s'éloignait à une vitesse vertigineuse, j'entendais la voix de l'inconnu dans toute mon âme.

– Bienvenue dans ta nouvelle famille…

Je me réveillai sans éprouver aucune douleur. L'alcôve avait été relevée et je n'éprouvais pas la moindre souffrance de ce qu'il s'était passé. En face de moi, Maman était là, absolument rayonnante de bonheur. À côté d'elle se trouvait Jallel souriant à pleines dents, l'air toujours aussi idiot qu'à son accoutumé. Ses yeux avaient changé de couleur et était maintenant teintés de gris. Derrière, je voyais s'approcher la silhouette imposante de mon père. Je me redressai aussitôt mais c'était inutile, car je le voyais à ses yeux : il était fier.

Bienvenue…

Je ne me souvenais déjà plus de qui m'avait dit cela. Je savais qu'il s'était passé quelque chose dans cette alcôve mais impossible de me souvenir quoi. Et, je m'en fichais. Le monde avait changé. Je les entendais dans mon esprit. Je les entendais tous parler au loin dans un océan de voix comme un flot de murmures incessants. Même si je n'arrivais pas à me concentrer sur chacune d'elles, j'entendais la voix de mon père, de ma mère et de Jallel. Leurs sentiments étaient palpables. Jamais je ne m'étais senti aussi bien. Une pensée s'imposa dans toute mon âme. Une pensée qui avant me faisait peur, mais qui maintenant me réjouissait.

Jamais plus je ne serais seul.